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Full text of "Notice sur Jean Boutillier, auteur de la Somme rurale"

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NOTICE 

SUR 

JEAN BOUTILLIER, 

AUTEUR DE LA SOMME RURALE. 



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(Extrait de ta BMothèque de TÊcole des Chartes , 2 e série, t. IV, p. 89 ) 



Paris. — Typographie de Firmin Didot frères, rue Jacob, 56. 



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NOTICE 



SUR 

JEAN BOUTILLIER, 

AUTEUR DE LA SOMME RURALE , 



PAR 

A. PAILLARD DE SAINT-AIGLAN. 






PARIS , 

TYPOGRAPHIE DE F1RMIN DIDOT FRERES, 

RUE JACOB. 56 



1848. 



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NOTICE 



SUS 

t A 

JEAN BOUTILLIER, 

AUTEUR DE LA SOMME RURALE. 



I. 

BIOGRAPHIE DE BOUTILLIER. 

La France , depuis la conquête franque jusqu’à la rédaction 
du Code civil , a eu cinq grandes époques juridiques : l’ère des 
lois barbares, celle des capitulaires, celle des jurisconsultes 
du moyen âge, la grande rédaction des coutumes, et enfin la pro- 
mulgation des ordonnances et des codes de Henri II, de Louis XIV 
et Louis XV , qui établissent la transition entre la multiplicité 
des usages locaux et la grande unité de nos codes. 

Après que sur ces fondements épars se fut élevé l'imposant 
édifice des lois de la nouvelle France , on crut un instant que 
la nation pouvait impunément oublier son passéjuridique, et qu’il 
suffisait pour les besoins de la société de commenter et de dis- 
cuter la lettre des codes. Mais bientôt il fut facile de voir que 
la science du droit allait s’abîmer et se perdre dans la logoma- 
chie et le fétichisme des arrêts. La jurisprudence s’arrêta sur 
la pente qui l’entraînait, et la science des lois rajeunit parmi 
nous , retrempée à deux sources généreuses , l’histoire et l’éco- 
nomie politique , la science du passé et celle de l’avenir. 

1 



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Ce mouvement d’idées explique l’accueil empressé fait , dans 
ces derniers temps , à tous les travaux qui ont eu pour but de 
remettre en lumière les monuments de ce passé législatif , si 
.riche en enseignements de toutes sortes. 

Déjà plusieurs parties des vieilles annales du droit français 
ont été explorées avec éclat ou bonheur. Les publications de 
M. Pardessus, le père de la jeune école qui a restauré en France 
l’étude des origines ; celles de MM. Beugnot et Victor Foucher, 
les recherches de M. Guérard, les travaux de M. Laferrière et 
de M. Giraud ont jeté un grand jour sur la législation des 
Francs et de l’époque féodale. La même pensée a présidé aux 
éditions des coutumes, entreprises par MM. Marnier et Bou- 
thors, aux ingénieuses dissertations de MM. Klimrath, Labou- 
laye et Tailliar. Quelque temps encore, et l’érudition aura mis à 
nu tous les monuments oubliés de eet ancien droit , dont la con- 
naissance intime a fait la gloire de Merlin et a si bien servi le 
génie des Troplong et des Dupin. 

Dès à présent , on peut considérer comme complets les ma- 
tériaux de l’histoire du droit frànçais sous les deux première» 
races. Les coutumiers du treizième siècle sont également connus. 
A peine reste-t-il à grouper autour des monuments principaux 
quelques textes secondaires. 

Il m’a semblé qu’il était temps d’appeler sur les juriscon- 
sultes du quatorzième siècle l’attention des savauts, jusqu’ici 
concentrée sur les établissements de saint Louis et les œuvres 
qui les ont préparés ou en sont dérivées. 

Le quatorzième siècle est un des plus remarquables dans l’his- 
toire de nos institutions. Il s’ouvre par la lutte de la royauté et 
de la papauté, qui sécularise le pouvoir, et par la première con- 
vocation du tiers aux états généraux , qui constitue le peuple 
comme puissance politique. Les démêlés des Valois avec l’An- 
gleterre assurent l’individualité de la France ; la charte d’affran- 
chissement de Louis le Hutin proclame l’imprescriptible droit 
de l’homme à la liberté civile. La monarchie se superpose à la 
féodalité et commence à l’absorber. C’est un temps de grands 
désastres et de grandes idées : Crécy , Poitiers, la Jacquerie d’un 
côté ; de l’autre, l’organisation définitive du Parlement, la cé- 
lèbre ordonnance de réformation des états de 1355. Temps de 
douleur et d’épreuve , où se dégagent du chaos tous les élément» 
de la France actuelle, la royauté qui sort de page , la justice 



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qui s’assoit^ la nationalité qui se fixe, le peuple qui rentre dam 
ses droits. ' 

La jurisprudence ne pouvait demeurer étrangère à cette 
sourde mais puissante révolution sociale. Quand commençait 
l’anéantissement de la féodalité, quand le pouvoir temporel s’é- 
mancipait, quand la couronne se transformait, quand le tiers état, 
né de la veille, dominait par-dessus nobles et clercs, dans le royaume 
en feu ; quand tout enfin tendait à se régulariser, il fallait bien 
qu’elle aussi , miroir de son temps , reflétât ces grands change- 
ments, et que, comme toutes les institutions, elle se fixât, en 
se faisant monarchique , séculière et bourgeoise. C’est ce qui 
arriva. 

La place des barons législateurs est tout à coup prise par les 
gens de robe , classe nouvelle , roturière par les pieds , monar- 
chique par la tète, instinctivement jalouse de l’Église comme de 
la noblesse , par-dessus tout adoratrice fervente de la royauté. 

Les grands codes de la féodalité souveraine, les Assises de Jé- 
rusalem, les lois anglo-normandes, le Livre des fiefs, avaient 
été inspirés par trois rois , trois chefs de la chevalerie , Guil- 
laume le Conquérant , roi d’Angleterre , Godefroy de Bouillon , 
roi de Jérusalem, Frédéric II, empereur d’Allemagne. 

Dans les lois du treizième siècle, on retrouve encore la main - 
de noble , la main de roi : Louis' IX et ses Etablissements ; 
Alphonse le Sage et son corps de lois. Après Philippe le Bel , 
il n’y a plus de codes royaux ; des commentaires seulement où 
l’on discute pratique et chicane : plus de princes législateurs ; 
des baillis , des procureurs rassemblant leurs souvenirs de 
greffe : l’Ancien style du Parlement , le Coutumier de France , 
la Pratique de Masuer, les Décisions de Jean Desmares, la 
Somme rurale de Boutillier. 

* Nous avons cru qu’une analyse de ce dernier ouvrage, au- 
trefois le manuel obligé du juge, aujourd’hui tombé dans 
l’oubli, pouvait ne point être sans ’ utilité. Cette œuvre si 
modeste n’est rien moins dans sa forme concise que le recueil 
le plus complet des usages du moyen âge, le code, si l’on 
peut donner ce nom ambitieux aux écrits d’un jurisconsulte 
du quatorzième siècle, le plus sensé de notre vieux droit 
laïque. 

La Somme rurale est donc , à ce titre , pour le jurisconsulte , 
un précieux sujet d’études ; pour l’historien , c’est quelque 

i. 



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chose de plus. Des livres du même temps, il n’en est guère 
où se voie aussi clairement ce parti pris des jurisconsultes du 
quatorzième siècle , d’assimiler de £ré ou de force les institu- 
tions barbares et celles de Borne, la coutume et le Digeste, la 
raison écrite et le droit haineux : alliance monstrueuse dans la- 
quelle l’élément nouveau devait inévitablement étouffer l’élé- 
ment ancien. 

A cette étude , la biographie de Boutillier doit naturellement 
servir de préface. L’histoire de sa vie n’a point encore été 
écrite d’une manière complète (1), et pour l’esquisser, en de- 
hors de la Somme rurale elle-même, nous n’avons trouvé que 
de bien rares documents. Mais, tel que le temps nous l’a laissé, 
peut-être le portrait de l’homme servira-t-il à mieux faire com- 
prendre la pensée de l’œuvre. 

Jean Boutillier naquit dans la seconde moitié du quatorzième 
siècle. 

Son nom se trouve écrit, dans les auteurs qui ont parlé de 
lui, de différentes façons : Bouthillier, Boutiller , Le Bouteillier , 
Boteiller , et dans les éditions flamandes Botelgier , Botelger . 
Cette incertitude se conçoit facilement, lorsqu’il s’agit d’une 
époque où l’orthographe des noms propres était si mal fixée, 
que , dans les monuments authentiques émanés de la main de 
Boutillier lui -même, son nom est écrit à chaque fois d’une" 
manière différente. Dans une articulation de défenses par écrit, 
reproduite dans la Somme rurale , il prend le nom de Jean 

(1) Valère André (Bibliotk. Belgic., p. 464, Lovan. 1623, in-8°); Foppens, quia 
refondu en 1739 le livre de Dessel ; La Croix du Maine ( Bibl . Franç ., p.210) ; du Ver- 
dier ( Bibl . Franç., p. 668 et 463, éd. de Rigoley de Juviguy) ; Naudé (Add. à l'hist . 
de Louis XI, p. 85); du Cange (Prolog. Gloss. Lat., p. 177) ; Simon (Bib. des Aut. 
de Droit , 1. 1, p. 61); Pacquot (Mém. pour servir à Vhist. litt. des dix-sept provin- 
ces des Pays-Bas , t. IV, Louvain, 1764, p. 45), ont donné moins des biographies que 
des notes sur la vie de Boutillier, en général fort incomplètes et fort inexactes. L’ar- 
ticle qui lui a été consacré dans la Biographie universelle n’a pas plus de valeur. 

Le premier biographe qui ait accordé une large place dans son livre à l’auteur de la 
Somme i^urale est Prosper Marchand ( Dictionn . hist., La Haye, 1758, t. I , p. 144). 
Mais sa notice , assez bien faite d’ailleurs pour avoir mérité les éloges de M. Dupin 
( Bïblioth . de Dr., notices bibliog.),e st plutôt bibliographique que biographique. 

Boutillier n’a donc eu jusqu’à ce jour de véritables biographes que M. Paulin Paris 
(Manusc. franç. de la Bibl. du Roi, t. II, p. 187 s.) et M. Dinaux ( Trouvères de 
la Flandre et du Toumesis, p.287 s.). Ce dernier surtout nous a fourni d’excellents 
documents : son article sur Jean Boutillier est fort curieux et éclairé par une saine 
critique. 



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Boutiller ; dans une charte de 1372, celui de Boutellier ; il 
signe des documents de l’an 1383 et de 1390, Jean Bouteillier, 
et enfin, dans son testament et sur son sceau, il s’appelle 
Jean Boutillier , orthographe à laquelle nous croyons devoir 
nous arrêter. 

Même incertitude sur le lieu oh il prit naissance. Les uns 
le disent originaire de Tournay , les autres de Mortagne , pe- 
tite ville du Hainaut français, entre Saint- Amand-les-Eaux et 
Tournay. Les citations multipliées de Saint-Âmand, de Lille, 
de Mortagne surtout et de Tournay, que renferme la Somme 
rurale ; la mention que Boutillier y fait à chaque instant des 
faits qui se sont passés sous ses yeux à Tournay et à Mortagne, 
ne permettent pas de douter qu’il n’ait dû le jour à l’humble 
village ou à la ville voisine , si française alors de cœur et de 
langage. Mais il n’est pas impossible d’arriver à une donnée 
plus précise. L’ordonnance de i 356 , ravivant les prescriptions 
de l’édit de 1291, avait interdit aux baillis , sénéchaux et vi- 
comtes, d'étre juges dans les pays où ils étaient nés. 11 est donc 
difficile de supposer que , par une exception sans motifs à cette 
règle, rappelée par Boutillier lui-même (I), il eût pu exercer à 
Mortagne les fonctions de bailli , s’il avait été natif de cette ju- 
ridiction. D’autre part, que de probabilités se réunissent pour 
le faire regarder comme originaire de la ville de Tournay , où 
se passa la plus grande partie de sa vie , où il obtint la charge 
de conseiller pensionnaire de la ville , où nous le verrons fi- 
gurer parmi les bourgeois dans un des jours mémorables de la 
cité d’où est daté son testament, où enfin , par sa dernière 
volonté , il voulut être enterré à côté de sa fille ! Il faudrait 
moins de preuves pour placer à Tournay le berceau du juriscon- 
sulte dont nous écrivons l’histoire, et un faux amour-propre 
national pourrait seul s’obstiner, en présence de ces faits, à le 
chercher de ce côté de la frontière. 

Nous ne savons rien de précis sur la famille de l’auteur de la 
Somme rurale. Des biographes ont pensé qu’il était de race 
noble. Ils appuient cette opinion sur ud passage de son testament, 
où il parle, aussi fièrement qn’un homme d’armes, de l'artillerie 
et du harnas de défense qui est en sa porte au Ploich , de toutes 



(I) Item , ne doit nul homme, en la jmrisdicion dont il est natif, estre juge. (SW ». 
rur., liv. II, fol. 182.) 



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tes armes et de xx. livres parisis qu’il laisse à Jacques, sou fils, 
pour un chèval , comme à noble homme doit appartenir. Ou est 
même allé jusqu’à supposer qu’il pouvait être un des deseen- 
dents de Colars Le Bouthillier, trouvère artésien do treizième 
siècle, qui portait pour armes un écu de gueules à trois fla- 
cons à double ventre d’or. L’analogie de ces armes parlantes 
avec celles de Boutillier autorise en effet , jusqu’à un certain 
point , cet ingénieux rapprochement. Les armes du juriscon- 
sulte sont gravées sur son seeau, plaeé au bas d’un procès-ver- 
bal passé devant lui à Tournay, en février 1390, et qui se 
trouve à la Bibliothèque royale de Paris. Ce sceau, bien con- 
servé , porte quatre bouteilles au large ventre , séparées par un 
sautoir , au cimier d’un sauvage armé de la massue. C’est , on 
4e voit, à quelques différences près, l’écu aux flacons pansus 
du poète artésien (1). 

Malgré ces inductions assez plausibles , j’ai quelque peine à 
croire à la prétendue noblesse de Boutillier, si l’on attache à«e 
mot l'idée de distinction de race que nous sommes habitués à 
regarder comme en étant inséparable. 

Je pense que le legs de Boutillier à son fils n’a pas toute 
la portée qu’on lui a attribuée , et la donation faite à Jacques 
par son père, du destrier et de la cuirasse , n’emporte pas plus 
nécessairement .à mes yeux la preuve de ebevalerie que les mots 
de noble homme , expressions pompeuses qu’il ne faut pas tou- 
jours prendre à la lettre. 

Je suis disposé à croire que par là il n’entendait que eette 
distinction personnelle , cette espèce à’ ingénuité qu’avaient su 
s’attribuer les clercs et les légistes, et dont -l’institution des 
chevaliers ès lois est la vive expression. 

Le droit de porter l’armure de fer et de combattre à cheval 
était le privilège de la bourgeoisie comme de la noblesse. Moins 
exclusive peut-être en sa toute-puissance qu’aux jours de sa 
-décadence, la féodalité n’avait pas encore privé les hommes 
des bonnes villes de ce droit de port d’armes, qui constituait 
une espèce de noblesse secondaire. On vit même plus d’une 
fois , dans le cours du moyen âge , le pouvoir féodal, plus préoc- 
cupé du soin de sa domination que des puérilités vaniteuses qui 



(1) Paulin Paria, Manusc. fr., tome 2, p. 190 — Arth. Statu, Trouv. de la 
Flandre et du Tournesis, art. Jehan Bouliller, p. 287. 



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consolèrent sa décadence, conférer à des populations entières , 
à des villes , à des corporations en masse, ce titre de nobles, dont 
l’aristocratie devint si jalouse lorsqu'elle eut perdu l’autorité 
réelle. Les bourgeois de Tournay, au quatorzième siècle , jouis- 
saient de cet honneur. Charles VI , par sa lettre du 29 août 1404, 
en conférant à ses bonnes gens de Tournay la garde de son 
corps, en champs, à ost, leur impute cette charge à noblesse, 
et l’exemption de tailles, accordée le 23 décembre 1434 aux 
Tournésiens, à raison de leur noblesse, montre assez que la 
lettre de 1404 n’était point une pure flatterie du roi envers 
ses sujets. 

Que fioutillier, bourgeois de Tournay , ait pris avec soin sa 
part des lettres de noblesse octroyées à toute une ville ; qu’il 
revendique comme savant, comme juriste, ces honneurs de la 
chevalerie affectés par les décrétales à la connaissance des lois , 
rien de plus aisé à concevoir (1). Fait d'advocacerie, au quator- 
zième siècle, est tenu pour chevalerie : l’avocat porte d’or 
comme le chevalier. Qu’est-ce du juge, du bailli, bien plus 
que l’avocat , obligés de combattre pour le droit de science et de 
justice? Qu’est-ce surtout du conseiller du roi , titre que porte 
l’auteur de la Somme rurale au temps de la confection de son 
testament? 

Mais du noble homme, qui doit ce titre au métier de juge ou 
d’avocat, au noble héréditaire; du chevalier ès lois au chevalier 
à l’éperon d’or, il y a loin, et la distance, Boutillier lui-même 
nous apprend qu’il ne l’a pas franchie. Un chapitre curieux de 
son livre , sur lequel nous reviendrons tout à l’heure , contient un 
mémoire , adressé par lui aux hommes de fief de Mortagne , dans 
une cause où il plaidait, comme bailli de cette châtellenie, 
contre le sire du Locron. Au débnt de cette pièce , le bailli , 
avec une précision qui nous paraît trancher la question de sa 
prétendue noblesse, avec l’exactitude rigoureuse de la procé<- 
dure, établit les qualités respectives des parties. Son adversaire, 
le noble, le chevalier , c’est noble homme monseigneur de Lo- 
cron, noble homme monsieur Alard, seigneur du Locron, cheva- 
lier , le fils de feu monseigneur Jean du Locron. Boutillier , lui , 
l’homme de robe , l’officier royal, c’est tout simplement l’honno- 
rable et sage Jean Bouteillier, baillif de la chastellenie et terre 

, (1) Somme rurale, liv. Il, tit. 2. 



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de Mortagne, Certes, il est difficile de mieux marquer la dif- 
férence du juge, à demi anobli par ses fonctions, au noble de 
race, du bourgeois au seigneur, du véritable noble homme au 
bailli qui partage , avec les bons hommes des communautés ru- 
rales, le titre modeste d'honorable homme et sage . 

En sorte que je serais fort porté à croire que les familles rus- 
tiques du nom de Bouteiller , Bouthillier , qui de nos jours peu- 
plent les villages de Mortagne, Nivelles et lieux avoisinants, peu- 
vent, à bien plus juste titre que la noble famille du trouvère 
artésien , réclamer l’honneur d’appartenir à notre jurisconsulte. 

Et cette conclusion me plaît , je l’avoue. J’avais peine à croire 
que le sang des barons de Baudouin , des croisés de Godefroy, 
coulât dans les veines de ce juge, si studieux amateur du droit 
coutumier et du droit romain , si amoureux de formules , d’ar- 
rêts et de procédures; que Y home rural , qui modestement se 
cachait sous ce nom en commençant son livre, s’excusant si 
ruralement Vavoit mis et sommé selon son petit sentement , fût 
un des rudes compagnons de du Guesclin et de Clisson. A la fin 
du quatorzième siècle , lorsque la noblesse désertait la chaise 
curule illustrée par Jean d’ibelin et Philippe de Navarre, je 
comprendrais mal un baron se vantant d’être enclin à la noble 
pratique et patrocination de stilte de court laye 9 et sa place natu- 
relle me semble parmi ces légistes, plus fiers de leur roture que 
les chevaliers de leur épée , les Desmares , les Canart , les Lefè- 
vre , les Jouvenel, sentinelles avancées de la royauté dans sa 
lutte contre la noblesse. 

Si je me suis étendu sur ce point, c’est d’abord que je vois à re- 
gret cette tendance renaissante de nos jours à augmenter le pres- 
tige de la noblesse. Elle a bien assez de ses gloires sans dépouiller 
doses ancêtres notre gloire roturière. C’est aussi qu’il m’a paru 
nécessaire de rendre à Boutillier sa véritable physionomie, pour 
bien concevoir l’influence exclusive qu’il donne dans son livre 
# au drqit civil et à la pratique, la brièveté jalouse avec laquelle 
il traite les matières purement féodales , le silence absolu sous 
lequel il passe le droit canonique. Par ses développements , par 
ses lacunes plus significatives encore peut-être , le livre révèle 
l’homme. Partout, j’y retrouve le bourgeois deTouruay, hostile 
aux clercs, envieux de la noblesse, souple envers le monarque : 
nulle part, il n’y a place pour cette figure de convention de 
Boutillier, noble seigneur , homme de cheval et d’épée. 



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Nous n’avons aucuns renseignements sur la jeunesse de notre 
jurisconsulte jusqu’en 1370. 

Le droit romain avait fait la base de ses études et excité dans 
son esprit , comme chez tous les doctes de son époque , un en- 
thousiasme profond. Les plaidoiries et les sentences, émanées 
de Boutillier , portent aussi la vive empreinte de cette logique 
péripatéticienne qui fut la passion des contemporains de Ger- 
son, d’Oresme et de Pierre d’Ailly. Les coutumes du nord de 
la France, du Vermandois, du Tournesis, du Hainaut et de la 
Flandre lui étaient familières. Mais, jusqu’au moment où il 
prit part aux fonctions publiques , les applications de la juris- 
prudence tinrent peu de place dans ses préoccupations. Parmi 
les nombreux arrêts qu’il cite dans son livre de la Somme rurale, 
douze à peine portent une date antérieure à l’an 1370; tandis 
que dans les années qui suivent nous voyons l'exact compila- 
teur annoter, pour ainsi dire jour par jour, toutes les décisions 
rendues sur les appels des justiciables du ressort de Vermaudois. 
Une différence assez singulière , et qui peut mettre sur la voie 
' des premières études juridiques de Boutillier , distingue ces cita- 
tions d’arrêts : ceux de la première moitié du quatorzième siècle 
sont accompagnés d’une brève annotation latine , tirée des Re- 
cueils du parlement, ou de quelque ancien arrêtiste, premier 
maître de l’auteur de la Somme, ce qu’on ne retrouve pas dans 
les décisions postérieures à 1370, recueillies de première main 
par Boutillier. 

C’est donc à l’an 1370 qu’on peut rapporter l’entrée aux affai- 
res de Jean Boutillier. Originaire du Tournesis, il ne s’éloigna 
jamais de son pays , et exerça successivement à Tournay et à 
Mortagne les diverses charges dont il fut revêtu. Depuis l’année 
1187, époque à laquelle elle s’était, par acclamation, donnée à 
Philippe- Auguste, la ville de Tournay était toujours restée 
fidèle et dévouée à la France. Flamands, Hainuyers, Anglais, 
Ferrand, Édouard, Arteveldt, tour à tour étaient venus échouer 
au pied des murs de l’héroïque cité. Contre tous, elle avait 
maintenu la bannière des Lys(l). Les rois appelaient Tournay leur 
Chambre royale, et ses enfants étaient leurs gardes du corps 
nés. Le Tournesis avait suivi le sort de sa métropole. Mortagne, 
qui, à ce titre, ne pouvait échapper à la couronne de France, en 

(I) On sait que le parti de la France s’appelait à Tournay les Litiards , Liliardi. 



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relevait encore plus immédiatement par suite d’autres événe- 
ments. En 1313, Baudouin de Landas, dernier seigneur particu- 
lier de la terre et de l 'ècroëte de Mortagne, les vendit il Phi- 
lippe le Bel , dont les descendants conservèrent précieusement 
ce poste avancé de leur domination. 

Mais le régime de cette petite ville et celui de Tournay n’é- 
taient pas les mêmes. Tournay, cité libre , se gouvernant elle- 
même , avait tout ce qui constitue un État organisé : magistra- 
ture élective, armée municipale, fortifications entretenues par 
les habitants , impôts levés par les magistrats populaires , justice 
rendue par eux. Le tribunal des prévôt-jurés jugeait en premier 
ressort, et ne reconnaissait d’autre intermédiaire entre le parle- 
ment et lui que le grand bailliage de Vermandois , l’un des qua- 
tre grands bailliages royaux établis en 1264 par saint Louis. 

Mortagne, au contraire, dont le roi était seigneur féodal en 
même temps que souverain , avait un châtelain institué par le 
monarque, qui faisait rendre la justice par un bailli assisté des 
hommes de loi. Les appels de ce tribunal inférieur étaient égale- 
ment portés au bailli de Saint-Quentin, et dil bailli an parlement 
de Paris. 

Le Tournes» enfin, considéré comme seigneurie distincte, 
avait, comme Mortagne, son petit bailli royal, dont la juridic- 
tion , suivant une ordonnance expresse de Philippe-Auguste , 
rendue l'an 1215, ne pouvait, sous aucun prétexte, s’étendre 
sur Tournay. 

Dans cet état de morcellement , il n’existait pour toutes ces 
juridictions inférieures qu’un chef commun , le bailli de Ver- 
mandois, à la fortune duquel Jean Boutiliier résolut d’ attacher 
la sienne. La connaissance profonde du droit qu’il possédait de- 
vait le faire distinguer : il fut bientôt nommé lieutenant du bailli 
de Vermandois en la souveraineté de Tournes». Les charges de 
lieutenants , à la fin «du quatorzième siècle , commençaient à 
prendre la haute importance qu’elles conservèrent par la suite. 
Quoique des édits publiés coup sur coup, en 1302 , 1318, 1351, 
fissent défense aux baillis et sénéchaux d’avoir des lieutenants 
permanents à moins de congé spécial du roi , la force des choses, 
plus puissante que les lois , obligeait les baillis à abandonner 
successivement à ces délégués un démembrement d’une autorité 
trop étendue, et à les établir dans les villes autres que celles de 
leur résidence. Le temps approchait où les lieutenants, supplan- 



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K 



tant les baillis, rendraient seuls la justice, ne laissant plus à ces 
derniers que le prestige d’un vain titre et l’honneur de s’enten- 
dre appeler seigneurs et maîtres par leurs substituts. 

Le lieutenant du grand bailli en Tournesis résidait à Maire , 
dans le faubourg de Tournay, où il tenait sa cour. Il jouissait 
dans toute leur étendue des prérogatives du bailli de Verman- 
dois , et exerçait en cette qualité autorité sur le bailli inférieur 
de Tournesis. 

Dans cette position, Boutillier, juge royal, se trouvait en 
contact, d’une part, avec la justice municipale des jurés bour- 
geois; de l’autre, avec la juridiction ecclésiastique du chapitre 
de Tournay. Entre les baillis royaux et les juges de la bourgeoi- 
sie tournésienne les rivalités étaient fréqueptes, et, de la part 
des hommes du roi , les tentatives d’empiétement continuelles. 
Mais il ne parait pas que Boutillier s’y soit jamais trouvé mêlé. 
11 fut moins prudent avec le clergé; et, en 1372, le premier 
monument qui nous révèle son nom nous le montre engagé 
dans un de ces conflits par lesquels le pouvoir judiciaire harce- 
lait et battait en brèche l’autorité temporelle de l’Église. 

Un assassinat venait d’être commis daus le cimetière de 
l’église de Froyennes , village voisin de Tournay. Olivier Bos- 
quet y avait été mis à mort par Hanekin Fremin et une bande 
de malfaiteurs. Le délit était encore flagraut, le cadavre à peine 
refroidi et gisant dans son sang, lorsque Jean de Ronchin , ser- 
gent du roi, accourut, s’empara du meurtrier et le conduisit 
dans la prison du bailliage de Tournesis , au faubourg de Maire. 

C’était un double attentat aux droits du clergé. Hanekiu Fre- 
min était clerc, et, de plus, l’église de Froyennes , dans Vâtre 
de laquelle le crime avait été commis, était un des membres de 
l’église Notre-Dame de Tournay, et relevait de sa juridiction. 
Aussi , le chapitre intervint , et , sans faire valoir le privilège 
de clergie violé dans la personne de l’homicide, il requit la réin- 
tégration du prisonnier sous la main ecclésiastique, et réclama la 
connaissance exclusive de l’affaire. 

La protestation était adressée à Boutillier, représentant du 
bailli de Vermandois. Trop habile pour nier brutalement des 
droits fondés sur, les bulles des papes et les ordonnances des 
rois de France , mais trop plein de l’esprit des gens de robe pour 
céder sans combat , Boutillier recourut à l’une de ces pétitions 
de principes , avec lesquelles les baillis royaux s’habituaient in- 



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12 



sensiblement à confisquer tour à tour justices seigneuriales êt 
justices ecclésiastique». Il commence par reconnaître que le 
cimetière et l’àtre de Froyennes sont de la juridiction de Notre- 
Dame de Tournay. Mais, aussitôt, échappant par un brusque 
détour aux conséquences des prémisses qu’il vient de poser, le 
digne juge fait savoir au chapitre que, par cela même que le 
lieu du crime ressortit de la cathédrale de Tournay , il est sous 
la protection et sauvegarde spéciales du roi, et que, par vertu de 
cette sauvegarde , la connaissance en doit appartenir à monsieur 
le bailli de Vermandois ou à son lieutenant, commç au plus pro- 
che juge royal et ordinaire du lieu. Partant de là , il fait défenses 
expresses au bailli deTournesis de délivrer le prisonnier qu’à ce 
ne soit présent et appelé le procureur substitut du roi , et pa- 
reille iuhibition au bailli seigneurial de Froyennes, Jean de 
Havé , de se dégarnir des deniers appartenant à l’un des meur- 
triers , qui avaient été saisis par ce magistrat. 

L’étrange paralogisme de Boutillier déconcerta le chapitre 
sans le convaincre. Mais , pendant qu’il cherchait une bonne 
raison à opposer aux échappatoires du madré lieutenant, l’évè- 
que de Tournay intervient, et envoie Pierre de Douay notifier au 
juge royal les lettres de monition par lesquelles l’official dit être 
informé qu’Hanekin Fremin est clerc, réclame la délivrance 
du prisonnier en ses mains , et fait commandement au bailli et 
à son lieutenant de n’attenter à ses biens ni à sa personne. 

La partie était trop forte pour que Boutillier songeât à lutter. 
Il consentît à remettre le prisonnier. Mais, en cédant , fidèle a 
la tactique de la magistrature royale , qui , dans ces escarmou- 
ches journalières avec les suppôts de l’Eglise, n’abandonnait le 
terrain qu’en emportant une part du butin, il stipula que bonne 
justice serait faite du meurtrier, et se réserva de dire et propo- 
ser tout ce qui appartiendrait, pour qu’il ne pût jouir du béné- 
fice de clergie. 

Sous la réserve de ces protestations , la remise du prisonnier 
eut lieu en effet , et Boutillier en était réduit à souhaiter, sans 
trop y compter, l'occasion d’une revanche contre l’évêque, lors- 
que le chapitre vint la lui fournir de lui-même. Les chanoines 
de Notre-Dame n’avaient pas vu sans colère l’official se jeter 
entre le roi et eux pour enlever le prix du combat. Ils renou- 
velèrent leurs doléances , et cette fois Boutillier n’eut garde de 
les éconduire. Trop heureux de faire pièce à l’évêque en se ca- 



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13 

chant derrière messeigneurs.du chapitre , il donne à ceux-ci jour 
à comparoir en. la cour du roc-, à Maire, au 1 1 avril 1372. 

Au jour indiqué, on informe, on délibère, on recueille le» 
avis de plusieurs sages du conseil du roi et des notables de la 
cité, en présence des bailli et procureur du chapitre de Notre- 
Dame. Sentence est rendue au profit de ces derniers : Le bailli 
dp Froyenues donne mainlevée des deniers saisis , et le coupa- 
ble, retiré des prisons de l’official, est rétabli en la main de 
Jacques Paillon , lieutenant du bailli de Tournesis, en la garde 
duquel le chapitre avait déclaré mettre Hanekin Fremin comme 
par prison empruntée (l) . 

La ténacité cauteleuse dont Boutillier avait fait preuve dans 
cette vive agression contre le* clergé tournaisien , n avait été 
couronnée que d'un demi-succès : mais , onze années plus tard, 
il fut largement vengé par un événement qui , en apportant une 
sensible modification dans la juridiction du bailliage de Saint- 
Quentin , consomma la dépendance judiciaire du chapitre. 

Le 20 juin 1 383 , le roi Charles VI , pour la paix et proufit 
de la ville de Tournay et des habitans d'icelle , détacba du bail- 
liage de Vermandois les bailliages inférieurs de Tournay, Tour- 
nesis , Mortagne et Saint- Amand , qu’il réunit dans les mains 
d’un bailli royal, investi des mêmes attributions que le bailli, 
royal de Vermandois. Les causes du chapitre de Tournay, des 
terres de Mortagne et de Saint- Amand , les appels des prévôt- 
jurés de Tournay, sauf la juridiction domaniale, sont attribués 
par cet acte au nouveau bailliage, qui ne relève que du souverain 
parlement de Paris. Le bailli de Tournay et Tournesis devait 
tenir son siège en la halle de Tournay. 

Pour ce nouvel ordre de choses il fallait de nouveaux agents. 
Messire Tristan du Bos, chevalier, conseiller du roi , seigneur 
de Famechon et Baincheval, et qui, à deux reprises différen- 



( 1 ) Le texte de cette sentence fut invoqué en 1706 devant le parlement de Tournay 
par le chapitre de cette ville, et une copie authentique en fut plus tard faite par le no- 
taire royal, P. Hayoit. Cette copie est extraite du Rec. des Placards qui a appartenu 
à M. Derasse. ( Herscap , t. Il , p. 47 1 -476 ). M. overlandt de Bauwelaere , dans son 
Essai chronolog. sur Fhist. de Tournay (t. XIV , p. 45 , et XV, p. 77 ), cite des 
fragments d’une autre expédition de la même sentence, qui se trouvait alors dans le 
Rec. des Placards du Bailliage, app. à M. Delwart (vol. I«, p. 87 , 88 et 89), et 
qui renferme quelques variantes. Mais on ne sait plus à Tournay ce qu est devenu ce 
Recueil. Voyez le texte de la sentence à la fin de cet article , pièce n l. 



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14 



tes (1374 et 1376), avait été bailli de Vermandois, fut le pre- 
mier gouverneur des bailliages réunis de Tournay, Tournesis , 
Mortagne et Saint-Amand , et des soixante-quinze terres à clo- 
cher qui composaient son ressort. Il choisit sire Jean de Colle- 
ner, conseiller du roi, pour son lieutenant général. Quant à 
Boutillier , qui dans cette nouvelle organisation se trouve rem- 
placé par Jean de Collener, nous le voyons figurer parmi les 
bourgeois de Tournay, signataires de l’ordonnance rendue le 
4 août 1383 par Tristan du Bos , concernant le style et les usa- 
ges du bailliage de Tournesis, ordonnance rendue de l’avis de 
plusieurs nobles, praticiens, magistrats et notables bourgeois. 
Sa signature est la quinzième : il prend les titres de Jean Bon - 
teillier , conseiller de la ville de Tournay et bailli de Mortagne (1). 

Notons, en passant, que la place à laquelle figure dans cette 
pièce la signature de Boutillier, au milieu des noms roturiers, 
des bourgeois de Tournay, est un argument de plus à l’appui 
de l’opinion que nous avons soutenue contre la prétendue no- 
blesse de son extraction. 

C’était à la faveur de cette révolution judiciaire qu’il avait 
obtenu les doubles fonctions dont nous le voyons revêtu. L’or- 
donnance qui , deux mois auparavant, avait institué le bailliage 
royal de Tournesis , chassait de Tournay le conseiller et pen- 
sionnaire de la ville, Gobert le Carlier, coupable d’avoir secondé 
de ses vœux secrets les projets démocratiques de Jean Van Arte- 
veldt. Boutillier lui succéda , et sa nomination fut sans doute le 
prix du dévouement avec lequel il avait combattu le parti hos- 
tile à la France. C’était une place éminente dans les villes muni- 
cipales de l’Artois et des Flandres que celle de conseiller pen- 
sionnaire. A côté des jurés ou des échevins des grandes villes , 
espèces de jurés civils , décidant avec les lumières de la raison 
les procès soumis à leur tribunal, se trouvaient dans chaque 
magistrat des officiers nommés à vie et pensionnés par les 
corps de villes, rapporteurs-nés de toutes les affaires litigieuses, 
et chargés d’en faire les extraits et rapports ; c’était à ces fonc- 
tionnaires qu’on donnait le nom de conseillers-pensionnaires. 
Quoiqu’ils n’eussent que voix consultative, leur opinion, fondée 
en droit sur la connaissance des lois, donnait une haute autorité 

(1) Essai chronolog. sur Vhist. de Tournay , par M. Overland de Bauwelaere, 
1. 13, p. 164. 



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15 



à leur parole, et à certaine égards ils remplissaient vis-à-vis des 
jnges bourgeois le même rôle que les juges des assises en Angle- 
terre vis-à-vis des jurés. 

Quant à la nature des fonctions de Boutillier comme bailli de 
Mortagne , il s’ est chargé de nous les faire connaître. Il a placé 
quelque part dans son livre, par manière de formulaire , des 
lettres de constitution de bailli, spéciales aux provinces du 
Nord, comme le prouve la conjure de loi dont il y est parlé, et 
que sans trop de témérité nous pouvons supposer être celles 
qui lui furent conférées par le roi Charles YI, seigneur de Mor- 
tagne, ou par le gouverneur pour le roi. C*est ainsi qu’il a in- 
séré dans le corps de son ouvrage des modèles de commissions à 
faire ajourner garants , commissions de simple saisine , lettres 
de réception de prisonnier et autres , dressées au nom de Tris- 
tan du Bos ou émanées du bailliage de Mortagne, et auxquelles 
il ne manque que son nom pour être envisagées, à coup sûr, 
comme son œuvre. Les lettres de constitutions de bailli sont un 
document digne d’être rapporté en entier : si elles ne sont pas 
la commission même délivrée à Boutillier, tout au moins sont-» 
elles le meilleur document à consulter pour définir ses pouvoirs. 

Lettres de constitution de baillif par manière de formulaire . 

À tousceulx qui ces présentes lettres verront, telz salut. 

Savoir faisons que Nous, acertenez et confians au plain des sens, 
loyauté et bonne diligence de notre bien aymé tel , icelluy avons 
fait commis et establi , et, par la teneur de ces présentes , com- 
mettons et establissons nostre Baillif et Garde de justice, sei- 
gneuries, appendances et appartenances, que Nous avons en nostre 
ville, terre, chastellenie et seigneurie de tel lieu, aux drois, gaiges, 
prouffitz et emolumens acoustumez et qui y appartiennent, tant quil 
nous plaira et de par Nous luy avons donné, et par ces présentes don- 
nons et concédons plain pouvoir et mandement especial de faire garder, 
exercer et maintenir par Nous et en lieu de Nous ledit office de Baillif 
et tout ce que à bon Baillif peut et doit competer et appartenir ; de 
faire, tenir et garder noz plays pour Nous et au lieu de Nous, de se- 
mondre et conjurer de loy noz juges et hommes jugeans en nostre 
court, et leurs jugemens exercer et acomplir, et de requérir retour et 
renvoy de court de toutes les causes, querelles et besoignes à cause 
dudit office appartenant, et à noz subgectz dudit lieu toutes et quantes 
fois que le cas si offrira, et generalement d’autant faire pour Nous et au 



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16 



lieu de Nous ou cas dessus dit, comment se présent y estions, et que 
faire, dire, requerre et poursuivir pourrions. 

Si donnons en mandement à tous noz hommes, officiers et subgectz 
de ladicte terre et lieu que à nostre Baillif, ses Lieutenans, commis et 
députez obeyssent et entendent diligemment, audit office faisant, gar- 
dant et exerçant sans difficulté ou faulte aulcune. 

Prions instamment et requérons en aide de droit, se mestier est, à 
tous autres justiciers et officiers ou à leurs Lieutenans, commis, députez 
et subgectz, ensemble ou a chescun deux, en droit soy, se besoing est, 
que a nostre dict Baillif, ses commis et députez oudit office, vueillent et 
leur plaise donner conseil, confort, ayde et prison, se mestier est et re- 
quis en sont. 

Mandons en oultre à nostre receveur oudit lieu, qui est à présent et 
pour le temps advenir, que a nostre dit Baillif paye et delivre, sans 
refus ou contredit les gaiges à ce ordinaires, aux termes et jours assi- 
gnez et acoustumez : et tout ce que au dit Baillif sera pour ce payé et 
délivré, par reportant quittance dudit Baillif avecques ces présentes, 
ou vidimus d’icelle sus seel autentique, nous voulons estre alloué et va- 
loir en ses comptes, sans contredit aulcun. 

En tesraoing, etc.(t). 

Boutillier nous apprend ailleurs qu’au chastel de Mortagne il 
y avait , au temps où il exerçait les fonctions de bailli , cour , 
plaids et jours de plaids préfix , tenus publiquement et gardés 
de quinze en quinze jours , et que de cette cour relevaient plu- 
sieurs et grand foison de nobles tenements, fiefs et pairies (2). 

La châtellenie de Mortagne avait longtemps appartenu au sé- 
néchal de Hainaut. A sa mort , elle passa à son fils, messire Jac- 
quemes de Yerchin le jeune, qui en fut dépouillé en 1380. Cette 
année, le 17 septembre, le duc d’Anjou, régent de France; en 
récompense des services rendus au feu roi Charles Y par Enguer- 
rand YII , sire de Coucy , comte de Soissons , grand bouteiller 
de France, lui octroya «le chastel, ville et chastellenie de Mor- 
« taigne sur l’Escaut, avec tous les fiez, arriere-fiez, juridictions, 
« etc... ; à les tenir et posséder , et à en joyr et user par nostre- 
« dict cousin, tant comme il vivra, par ses gens, officiers, commis 
* « et députez, ainsi et par la forme et maniéré que les tint en sa 
« vie et tenoit feu le seneschal de Haynau, quand il alla de vie à 

(1) Somme rurale, liv. l« r , fol. 19, v°. 

(2) Ibid., liv. I er , fol. 31. 



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17 



« trespassement (1). » Enguerrand Vil conserva ce gouvernement 
jusqu’à sa mort, arrivée en 1396, à la bataille de Nicopolis; 
c’est donc au nom de ce seigneur que Boutillier rendait la justice 
à Mortagne. 

Un seul souvenir authentique subsiste de la manière dont 
Jean Boutillier remplit ses fonctions de bailli. Il est relatif à une 
contestation entre l'auteur de la Somme , plaidant en qualité de 
bailji devant les hommes de la cour du chastelde Mortagne, pour 
haut et puissant seigneur monseigneur de Coucy, comte de Sois- 
sons , seigneur et garde de par le roi du chastel, châtellenie, 
justice et seigneurie de Mortagne, d’une part, et de l’autre, 
noble homme monseigneur Alard, chevalier, seigneur du Locron, 
terre voisine de Mortagne et en relevant. 

Le seigneur du Locron possédait dans son domaine un droit 
de justice , dont la nature forme le sujet du litige qu’il soutenait 
contre son suzerain , le seigneur de Mortagne. 

Suivaut ce dernier , il ne devait jouir que de la justice fon- 
cière, qui ne comprend, dit Boutillier, cognoissance fors des 
advestz et desavestz des terres tenues de ladicte terre du Locron , 
et de .luy faire payer ou ses hostes tenans de rente fonssiere comme 
à usage de fonssiere rente peult appartenir . 

Bien autres étaient les prétentions du chevalier : il réclamait 
toute seigneurie foncière et viscontière, pleine et entière con- 
naissance dans sa terre, par lui et ses ayants-cause et commis, 
bailli, mayeur et officiers, de toutes plaintes, quints, dons, 
peines et autres services dç justice. En vertu de ce droit contesté, 
il s’était avisé de faire vendre ou subhaster la maison d’un cer- 
tain Colart Pottier pour la somme de trente livres , et en avait 
investi l’acheteur, comme s’il eût eu haute justice : le tout) quoi 
que la main de monseigneur de Coucy, comme main souveraine, 
fût assise sur les biens dudit Colart Pottier , et malgré les man- 
dements réitérés du bailli de Mortagne. Ce n’était pas le seul 
grief du suzerain: il reprochait encore à son vassal de tenir cour, 
recevoir contrats, marchés ou dettes non payées, en faire dèvaller 
jugement et faire exploitation de justice. Enfin, persévérant de 
mal en pis , abusant et accumulant inconvénient et abuz Vung sur 
Vautre par ledit monseigneur Alard dit du Locron , il avait reçu 



(1) Hist, généalog. des maisons de Guines, d’Ardres , de Gand et de Coucy, par 
André Duchesne, p. 416. — Chron. de Froissai t , t. 2 , fol. 38. 

2 



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18 



plainte sur les deniers provenant de la vente de l’héritage de 
Colart Pottier , à la requête d’un nommé Jehan Souverain, le- 
quel, pis est , n’était son couchant ni son levant aucunement. 

Pour tant d’audace , pour un pareil empiétement sur l’auto- 
rité de son droiturier seigneur , ce n’était pas trop, suivant le 
bailli de Mortagne , de la confiscation de la justice et seigneurie 
du sire de Locron, ou au moins de sa condamnation à soixante 

livres d’amende. . 

Le chevalier se défendit énergiquement. Après avoir épuisé 
tous les moyens de droit et de fait, il finit par faire appel aux 
sentiments d’indépendance de ses pairs. 11 rappela que le sei- 
gneur de Mortagne , malgré la couronne royale qui ceignait son 
front , ne pouvait supprimer ni diminuer les droits de ses féo- 
daux et tenants noblement. Il nous a , disait-il , promis et juré 
bonne garde et d’être bon seigneur, et de nous tenir droit : 
pour quoi , pas plus que ses prédécesseurs, il ne doit troubler 
le droit de ses hommes. En vain invoque-t-il contre ses vassaux 
les privilèges inhérents à la royauté: seigneur de Mortagne, sa 
seigneurie n’est point du domaine de son royaume ; ce n’est 
qu’une terre acquise et achetée par les rois, ses ancêtres, que 
Dieu absolve ! Il n’a que les droits qu’ils ont acquis, et, si l’on 
ne peut prescrire contre son domaine royal, il ne s’ensuit pas 
que contre ses acquêts possession ne se puisse acquérir. 

Mais le sire du Locron avait affaire à un adversaire qui ne 
faisait pas si bon marché de la prérogative royale. Boutillier 
nous a conservé ses Responsifs , et ce curieux morceau vaut la 
peine d’être analysé avec quelque détail. C’est un précieux et 
rare échantillon de cet esprit légiste du quatorzième siècle , 
confondant les maximes du droit romain et du droit féodal pour 
mieux étouffer celui-ci ; subtil, tortueux, âpre tour à tour, 
enserrant son ennemi , la vieille féodalité , dans les replis de 
son argumentation scolastique, l’écrasant sous les dictons de 
droit mêlés aux arguments de la logique d’Aristote. 

En fait, aux diverses allégations du sieur du Locron, le bailli 
de Mortagne se contente de répondre au nom que dessus , que , 
sauve la grâce du proposant , le contraire est vérité. 

En droit , il soutient qu’en admettant que son adversaire ait 
avec la terre du Locron hérité de la justice et seigneurie foncières, 
, par le droit dont le mort saisit le vif, » il n’a jamais pu acqué- 
rir autre justice. 



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19 



En effet, premier argument: Contre le roi notre sire, qui est 
seigneur souverain de la terre de Mortagne , dont la terre du 
Locron descend , ne se peut nul saisir ne possession acquérir qui 
luy vaille , si ce n’est par la grâce et du su et consentement du 
roi prouvé par lettres patentes et expresses. Cette imprescripti- 
bilité du domaine royal 'est de l'essence du pouvoir souverain , 
suprême conditeur de la loy et coustuvne . 

De plus , « lobeure droit escript pour ledit baillif. » Si l’on 
consulte les lois romaines, on voit que la possession n’est un 
moyen d’acquérir qu’entre voisins et au profit de celui qui a 
juste, titre et est habile à acquérir. Or le sire du Locron est 
sujet et non voisin du seigneur de Mortagne ; il ne peut donc 
prescrire contre celui dont il n’est ni ne peut être le .voisin. Il 
n’a pas juste titre , puisqu’il ne montre pas de consentement 
spécial du seigneur. 11 est certain que la terre du Locron descend 
de la justice et seigneurie de Mortagne sur l’Escaut, comme la 
mineur descend de la majeur. Or la mineur ne peut comprendre 
la majeur. La terre du Locron ne peut donc avoir acquis pos- 
session ou saisine contre et au préjudice de sa majeur. 

Enfin la possession , s’il l’avait eue, serait clandestine, pré- 
caire, insuffisante à fonder prescription, et la simple saisine 
dont il se vante ne prouve qu’une chose : c’est qu’il confesse par 
là n’avoir aucun droit de propriété. 

Tels sont en quelques mots les arguments présentés par Bou- 
tillier. Quel en fut le succès? Nous l’ignorons. Mais il y a fort à 
penser que tant de raisons entassées, de textes tronqués ou créés 
pour le besoin de la cause , que cette exaltation de la puissance 
royale, furent plus heureux devant les hommes de fief deMor 
tagne que les prétentions du jurisconsulte ne l’avaient été lors 
de son conflit avec le chapitre de Tournay (1). 

Ce procès contre Alard du Locron avait été la grande affaire 
de Boutillier, dans l’exercice de ses fonctions de bailli , à en 
juger par les développements qu elle prend dans son livre ; c’est 
du moins la seule qui ait laissé trace. 

Quelques années plus tard , il cessa d’être bailli de Mortagne 
pour redevenir lieutenant du grand bailli de Tournay. Le cabinet 
généalogique de la Bibliothèque royale possède deux procès-ver- 
baux juridiques datés de l’an 1390 , reçus par Jean Bouteillier , 

(1) Somme rurale , liv. I er , fol. 30, 31, 32, 35, 36. 

2 . 



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20 



«couseillier du roy nostre sire, lieutenant de Mons, le bailly 
« de Tournay , Tournesis , Mortaigne , Saint-Âmand et des ap- 
« partenances (1). » 11 prend , en 1394 , la même qualité dans 
une commission délivrée le 20 juin , que cite J. Lancelot dans 
son factum pour la dame d'Escaubecque. 

Ou s’explique facilement ce retour de Boutillier au poste de 
lieutenant du grand bailli. 11 dut être la conséquence de la trans- 
it, im lation du siège du bailliage de Tournesis de Tournay à Mortagne, 

u ' arrivée en 1389. Cette année, Charles YI, cédant aux prières de 

ses féaux sujets de Tournay , résolut de les délivrer des vexations 
^ * dont les accablait le nouveau bailliage depuis son érection. Il lui 

enleva l’appel des jugements des prévôt-jurés, auxquels il rendit 
le recours direct en parlement , et le relégua à Mortagne , avec 
défense de plus inquiéter les bourgeois de Tournay. Dès lors, 
toute l'importance locale du bailli de Mortagne était absorbée 
par le pouvoir supérieur qui venait fixer son siège dans la 
modeste bourgade. Boutillier dut s’empresser de quitter un 
rôle sans dignité et sans puissance , et il n’eut sans doute pas de 
peine à rentrer dans une charge où son prédécesseur s’était 
rendu l’objet de la malveillance publique. Lorsque , en vertu des 
lettres patentes données par le roi à Paris , en septembre 1390, 
le bailliage de Tournesis fut ramené de Mortagne à Maire, les 
habitants de Tournay durent accueillir avec joie, dans le nouveau 
lieutenant de Tournesis, leur ancien conseiller-pensionnaire. 

Depuis cette époque , il ne quitta plus sa ville natale. Il y 
avait retrouvé tout ce qui attache à la vie : ses grands et fèables 
amis, Jean Despery et Alard Tiebegos, dune vieille famille 
bourgeoise dont le nom revieut souvent dans les chroniques 
tournésiennes , le toit sous lequel avaient été élevés les deux 
enfants qui lui restaient, Jacques et Belotte, et jusqu’au tom- 
beau de sa fille Peronnç, qui lui avait été enlevée avant le temps. 

Sa modeste fortune suffisait amplement aux besoins d’une 
époque où le luxe n’était pas encore descendu des hautes régions 
de la société dans les classes moyennes, pour y porter Tàcre envie 
et les soucis futiles. 

Outre la maison que , comme tout bon bourgeois de Tournay, , 
, il devait posséder dans cette ville , et qui , aux termes des cons- 
titutions royales, ne pouvait être d’un revenu inférieur à la 

(t) Pièces n. Il et 111, ci-dessous. 



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21 



somme de soixante sous pariais , c’est-à-dire, environ cent vingt 
francs de notre monnaie , il était encore propriétaire à Froid- 
mont , village du Tournesis , situé entre Mortagne et Tournay , 
d’une cense et d'un moulin, sur lesquels il avait affecté à sa fille 
par son testament nue rente annuelle en nature de cent dix ra- 
sières de blé. 

Le prix de la rosière de blé, qui est aujourd’hui en moyenne 
de onze francs environ , était évalué à la fin du quatorzième 
siècle, suivant la Somme rurale, à cinq sous six deniers (1). 
En estimant d’après cette base l’importance du legs des cent dix 
rosières de blé et de la rente en espèces de soixante-six livres 
tournois , laissés par Boutillier à sa fille , on arrive à un chiffre 
de quatre mille francs environ de notre monnaie, qui représente 
approximativement le revenu annuel de Belotte. En la doublant, 
nous avons à peu de chose près la mesure de la fortune totale de 
Boutillier. 

Au sein de cette médiocrité dorée qui fut le rêve des sages de 
tous les temps , à . l’ombre du foyer domestique , sans préoccu- 
pation du dehors, polissant lentement le livre qui a sauvé sa 
mémoire de l’oubli , Boutillier laissa doucement couler dans l’é- 
tude et l’obscurité les longs jours qui lui furent comptés. ■ 

Depuis 1 394 , son nom ne reparaît plus que deux fois : le 1 6 
septembre 1 402 , date à laquelle il fit son testament, sur lequel 
nous reviendrons tout à l’heure, et le 25 janvier 1419, à l’oc- 
casion des noces de messire Étienne l’Hermite, seigneur de la 
Faye , et de dame Catherine de la Croix , qu’il célébra par un 
épitbalame en vers alexandrins, que le héraut d’armes Bourgogne 
nous a conservé dans sa généalogie de la maison de l’Hermite 
avec la signature de J. de Bouteiller , seigneur de Froymont. 

Ce’morceau de poésie en vingt-quatre couplets , qui nous est 
parvenu successivement retouché et arrangé par Bourgogne et 
le père d’Oultreman , n’est certes pas dicté par le dieu des vers. 
C’est de la poésie de jurisconsulte et de généalogiste , enfour- 
chant, au lieu du classique Pégase, la mule parlementaire, et 
se promenant, à petits pas sur sa lourde monture à travers les 
champs de l'histoire et de la fable. Chemin faisant, le chanteur 
devise des croisades , de l'inspiré Pierre l’Hermite , du redouté 
prévôt de Charles Y, Tristan l’Hermite , la terreur des meurtres 

(I) Est prisie la rasiere de Tourment a cinq soulz six deniers. [Sammfi rurale , 1. 1, 
fol. 136, v°.) 



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22 



et des tacherpeleurs , de tous les nobles aïeux de l’époux de 
dame Catherine. 

Entre temps, par nn soudain retour de vieux sang roturier, 
notre conseiller du roi, en vrai fils de Jacques Bonhomme, laisse 
là chevaliers et belles dames pour lancer ses épais lardons à la 
science creuse des généalogies , 

Recherches si cherchées qui semblent controvées ; 

aux faiseurs de races nobles, singes du Créateur, qui vont fa- 
briquant à qui les paye d’impossibles ancêtres : 

Maint un , pour ne savoir du vray son origine , 

Comme guenon de Dieu crée nouvelles gens , 

Filles de rois, de ducs , ou bien proches parens 
Qui la clarté ne veirent de la ronde machine. 

Son bon sens narquois , échauffé par le viq des épousailles , n’é- 
pargne même pas la vraie noblesse , à laquelle il nie résolument 
la faculté de se perpétuer : 

Car , ne Rome superbe , ne la fameuse Gresse , 

Combien que par longtemps tiendrent le sceptre en main , 

19e polront dénommer aulcun leur citoyen 
Qui passé sept chent ans proevera sa noblesse. 

Le bonhomme pourtant n’a garde d’omettre ses réserves en 
faveur de son hôte ; il vante copieusement la race des l’Hermite 
et celle des Crécy ( Cressy ) , desquelles il descend ; tire le glo- 
rieux horoscope des enfants qui naîtront de cette union avec dame 
■ de la Croix; puis, pris d'un sentiment mélancolique, touchant 
à force de simplicité, il finit en priant le jeune époux de quel- 
quefois se souvenir du vieil ami qui va bientôt s’éteindre : 

Vivez doncques heureux , Vivez, messire Estienne , 

Avcecq vostre compaigne — honneur de nostre temps — 

L’âge auquel a atteint Nestor ou Jehan Destamps , 

Et de moi, ton ami, telles fois te souvienne (1). 

Que ce vers seul , dicté par le cœur } rachète de fautes ! La Fon- 
taine l’eût envié, et l’on dirait que Gilbert l’a connu. 

(1) L’épithalame de Jean Boutillier , composé de vingt-neuf quatrains , en français 
fortement imprégné de patois ronchi, et à rimes régulièrement croisées, se trouve 
dans ta Généalogie ou descente de la noble et anchienne maison de Lker • 
mite , manuscrit de Nicolas des Champs, de MaubeUge, dit Bourgoigne , roy 
d'armes de Philippe ir et de Philippe III , qui est conservé à la Bibliothèque royale de 
Bruxelles , folios 366 verso , 369. Il a été publié par le P. Pierre d’Oultreman , dans la 
Vie du vénérable Pierre Lhermite, Valenciennes , 1632, petit in-octavo; par M. de 
Reiffenberg, dans le Rec. des Bulletins de la commission royale d'histoire, de Bel- 



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23 



Mais M. de Beiffenberg , en réimprimant cette pièce de vers , 
lui a fait trop d'honneur en s'étonnant du croisement uniforme 
des rimes féminines et masculines et de l’observation de cer- 
taines règles réputées plus modernes, jusqu'à présenter Bou- 
tillier comme un des réformateurs de la versification française. 
Que parmi les mille hasards de la versification française au moyen 
âge , parmi les innombrables caprices de la poésie des ménes- 
trels, le digne bailli ait choisi pour sa vieille muse l'aide de 
cette forme massive et carrée qui se prolonge invariable durant 
vingt-quatre couplets , il faut dans cette rencontre voir moins 
l’innovation d’un réformateur que le fruit de la prudente inex- 
périence d'un rimeur septuagénaire (1). 

C'est vers ce temps aussi que Boutillier mit la dernière main 
à la Somme Rurale , à laquelle il travaillait depuis près d'un demi- 
siècle. La pensée de ce livre était née pour lui au moment où if 
avait été appelé aux fonctions de lieutenant du bailli de Verman- 
dois , et il y travailla sans interruption jusqu’à l’époque où il 
passa du bailliage de Mortagne à la charge de lieutenant du 
grand bailli de Tournesis , c'est-à-dire de 1370 environ à 1392. 
Les décisions rendues dans l'intervalle de ces vingt-deux années 
forment à elles seules les trois quarts des arrêts rapportés par 
Boutillier. Chaque jour, pendant cette longue période de sa vie, 
le consciencieux jurisconsulte annote, rassemble tous les arrêts 
importants rendus par le Parlement sur les appels des bailliages 
fie Vermandois et de Tournay et les graves décisions des tribu- 
naux qui l'entourent. Ainsi se forme peu à peu ce livre contem- 
porain du Grand coustumier de France , dont on peut rapporter 
la rédaction aux dernières années du quatorzième siècle. Ainsi 
s'expliquent les traits nombreux de ressemblance qu’on remar- 
que entre ces deux ouvrages. 

Le bailli tournésien ne termina cependant son traité que 
dans le cours du quinzième siècle. On y trouve en effet deux 
mentions postérieures à 1400 : Tune, d’un arrêt rendu par le 

gique , 1. 11 , p. 253 ; et par M. Arth. Dinaux, dans les Trouvères de Flandre et du 
Tournesis , p. 290. 

(1) Des doutes graves peuvent s'élever dans l’esprit du lecteur sur l'authenticité de 
cet épitlialame comme ouvrage de Boutillier, tant à cause de l’air trop moderne du 
rhythme et du style , qu’à cause de l’apparition d’un Tristan Lhermite, grand-prévôt 
de Charles V, inconnu ailleurs que dans les généalogies de la famille Lhermite des 
Pays-Bas. Nous laissons à l’auteur toute la responsabilité de son assertion. ( Note du 
comité de Publication.) 



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24 * 

Parlement, en 1407 , pour damoiselle Wautière de Tournay 
contre Jacques Gambonnat , en cas d’appel ; l’autre , d’un 
arrêt de la même cour, rendu en 1417, dans la cause de 
monseigneur d'Orgemont , lors chancelier de France , avec le 
prieur de Priotet. Ces deux annotations, fruits tardifs de la 
vieillesse de l’auteur, sont d’autant plus remarquables, que les 
plus récents des autres arrêts cités s’arrêtent tous à 1 387 , 1 39 1 , 
1392. On voit que, jusqu’à la fin de sa vie, il corrigea , amenda, 
compléta son livre : zèle patient que notre époque comprend 
à peine, et sans lequel il n’y a pas d’œuvre profonde et durable. 

Aucune main étrangère ne fut associée à la composition de ce 
traité : l’unité de style et de manière qui règne d’un bout à l’autre 
le prouve assez. Mais souvent Boutillier dut consulter, sur la valeur 
de ses doctrines, les sages clercs en droit et sages coustumiers du 
pays y à l’exemple des baillis de Yermandois qui, dans les ques- 
tions épineuses, se faisaient conseiller par les avocats les plus 
savants du Parlement. Toutefois, il ne le confesse expressément 
que dans un seul chapitre, à l’occasion d’un arrêt de 1384, sur 
les ventes par justice. « Et ainsi en ay je veu juger l’opinion de 
« tous les sages à qui je en ay demandé (1). « Mais, des éloges 
avec lesquels il parle des avis donnés à la ville de Tournay par 
certains doctes avocats et procureurs en Parlement, surtout 
par Jean Canart , qu’il appelle tantôt maître et tantôt monsei- 
gneur Jean Canart , il est permis de conclure que les solutions 
les plus délicates de la Somme représentent l’opinion des ju- 
risconsultes les plus éclairés du Parlement de Paris , et en par- 
ticulier de Jean Canart , d’abord avocat du roi et défenseur 
ordinaire de la ville de Tournay en cause d'appel, puis chan- 
celier de Bourgogne. 

Les derniers vestiges de la vie de Boutillier s’effacent après 
ce banquet de noces, dans lequel le bon vieillard prononçait, 
avec une si douce tristesse, ces paroles suprêmes, où la pensée 
de la mort vient se mêler comme dans les repas antiques. 

Nous n’avons pu découvrir l’année de sa mort. Un des co- 
pistes de la Somme rurale , qui dit avoir commencé le 8 juin 
1458 à la transcrire, nomme dans un avant-propos l’auteur 
feu de bonne mémoire Jehan le Boutillier ; mais il avait proba- 
blement depuis longtemps cessé de vivre. Au surplus, lorsque 

(1) Somme rurale è fol, 1 15 v\ 



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là 



la mort arriva, nous pouvons tenir pour certain quelle ne 
surprit point Boutillier et qu’elle le trouva prêt. 

Depuis longtemps la pensée de sa fin était présente à son 
esprit, et, dès 1402, suivant les copies imprimées de la Biblio- 
thèque royale de Paris, il avait rédigé son testament, que, par 
un soin pieux, tous les copistes ont joint au traité de la 
Somme rurale. C’est un intéressant monument de ces âges de 
foi, où l’heure suprême n’avait pour l’homme que des pro- 
messes et point de mystères, où, à ce dernier rendez-vous de 
la tombe , hommes d’armes , bourgeois , serfs , se trouvaient 
animés des mêmes croyances, marqués du même signe, pleins 
du même espoir, agités des mêmes craintes, La pensée .su- 
prême de Boutillier est l’adieu à la vie d’un homme de bien 
et d’un chrétien humble et confiant, qui s’endort doucement 
dans les bras de sa femme et de ses enfants , ses mains dans 
celles de ses amis , en rendant grâce à Dieu des jours qu’il lui 
a comptés , des biens dont il l’a comblé. 

« In nomine Domini , Amen. Sachent tous que je, Jehan Bou- 
« tiller, conseiller du roy notre sire.... en ma pleine mémoire, 
« sens et entendement , fais et ordonne mon testament , lays et 
« ordonnances de derniere voulenté par la maniéré qui s’ensuyt. 

« Premier, je rends à Dieu mon Créateur grâces et loüeu- 
« ges de ma nativité , vie , corps et membres, dont il m’a créé, 
« des cinq éens qu’il m’a prestez et de tous les biens dont il 
« m’a replet et gouverné durant ma vie. » 

Le testateur règle ensuite les cérémonies de ses funérailles, 
le lieu de sa sépulture , les prières qui seront chantées sur sa 
fôsse, le nombre de prêtres et de clercs qui l'accompagneront à sa 
dernière demeure , les aumônes qui seront distribuées aux pau- 
vres. Les détails minutieux dans lesquels il entre ont quelque 
chose d’étrange pour nos esprits. Nous nous expliquons diffi- 
cilement , de la part de ces hommes du quinzième siècle , si 
dédaigneux de la matière, tant de préoccupation pour leur dé- 
pouille mortelle. Chose remarquable, à mesure que le spiritua- 
lisme s’est retiré des masses, les dispositions funéraires ont 
pris moins de place dans les dernières volontés. Le corps, ré- 
habilité pendant la vie , a été oublié après la mort : le luxe des 
funérailles, les prières, les messes anniversaires, ont à demi dis- 
paru. Il semble que, dans la conscience populaire, la mort 
même ait perdu de son importance. Au moyen âge , la mort 



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26 



était réellement le but , le couronnement de la vie : aujour- 
d’hui, pour beaucoup, elle n’est plus que ce que la.définit le phy- 
siologiste , la fin de la vie. 

Certes, ce serait de notre temps une chose extraordinaire 
que de trouver dans le testament d’un jurisconsulte plusieurs 
pages consacrées à des dispositions funéraires. Au quinzième 
siècle, elles étaient le grand souci des mourants, et, dans la 
plupart des testaments du temps , on trouverait des recomman- 
dations semblables à celles que nous allons analyser : 

« Moy mort et expiré , je supplie que de moy ensevelir soit 
« attendu par l’espace de douze heures ou environ, affin que 
« apperceu soye tout expiré. Et lors my en ung plat luysel 
« couvert d’ung linceul tant seulement, sur lequel soit inconti- 
« nent mis et faicte une croix de wasons vers (gazon) du long 
« dudict luisel , en mémoire que de terre et cendre suis venu et 
« en cendre m’en revoys. Et ainsi porté jusques à la fosse par 
« huyt pauvres qui ayent les piedz nudz en mémoire que nud 
« vins sur terre et nud m'en revoys.... Et derrière ledit corps 
« soyent les povres bourgeoys pour convoyer ledit corps j usques à 
« ladicte fosse ; car autres n’y vueil travailler fors mes execu- 
« teurs qui ce feront faire. Et ainsi porté jusques au cimentiere 
« Dieu et Monseigneur saint Brice, où je devray estre enterré 
* « en l’anglet au dehors du clochier d’icelle église où Peronne 
« ma fille fut enterrée, où je ay eslu ma sépulture, priant et 
« requerrant aux administrateurs d’icelle église , que ainsi le 
« le me vueillent accorder par grâce.... Auquel corps porter et 
« enterrer si comme dit est n’ait que deux torches en l’honneur 
« de la saincte Croix qui portée y sera ; non raie que mon pu- 
« trifiant corps le vaille. » 

Les recommandations faites par le testateur à l’occasion de 
ses obsèques font allusion à un usage curieux du nord de la 
France : « Soit faicte, dit-il , une couche ou litiere d’estrain de- 
« devant ledit Crûcifix, et sur ycelle litiere soyt faicte une haulce 
« d’aisselles, comme seroit ung large plat luysel couvert d’ung 
« blanc linceul tant seulement , et au cbief d’icelle haulce ait 
« une croix de boys large et competente de haulteur , sur la- 
« quelle croyx ait trois chandelles , sur chescun bras une, et ches- 
« cune pesante troys livres, et sur ladicte haulce ait couché une 
« ymage de cire en forme d’homme mort estenu, estemé du 
« poids de XX. livres, et autour d’icelle couche ait trente deux % 



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27 



« povres seans, prians Dieu pour moy en faisant mémoire qu en 
« l’eage de trente deux ans viendrons au jugement de Dieu (I), 

« et que lors par sa saincte grâce me mette à sa dextre avec les 
« saulvez. » 

Enfin, il demande pardon à Dieu et aux hommes du ma) 
qu’il a pu faire. « Et pour satisfaction faire, je vueil que se riens 
« est sceu que de l’autruy aye , qu’il soyt rendu des biens 
« qui de moy demourront, et, seàaulcun j’ay meffait, je sup- 
« plie dévotement qu’il me soit pardonné, et, se par aulcun me 
« esté meffait , benignement je luy pardonne , priant à Dieu que 
« par sa saincte miséricorde ainsi luy plaise faire , et moy tenir 
« en sa grâce et visitation jusques à la mort, si qu’en l’extreme 
« d’icelle mort l’ennemy d’enfer ne puisse avoir povoir de moy 
« ten... ( tenter ), ne faire varier de mercy et miséricorde 
« avoir et requerre, et à saincte foy finer et lame avoir en sa 
« gloire. » 

Ce n’est qu’après ces pieux arrangements que Boutillier passe 
à la disposition de ses biens. Cet homme de loi, si prolixe tout à 
l’heure quand il s’agissait de prières à demander pour le repos 
de son âme, ne trouve que quelques phrases à écrire lorsqu’il 
n’a plus que sa fortune à partager. 

Boutillier laissait une femme et deux enfants, Jaquet, son 
fils , et sa fille Belotte. Il prévoit successivement le cas dans lequel 
sa veuve ne se remarierait pas , et celui où elle convolerait en 
secondes noces. 

Dans le premier, il laisse l’usufruit de tous ses biens, meu- 
bles et immeubles , à « sa chère compaigne et espouse, » pour en 
jouir sa vie durant, à la charge de nourrir, élever et gouverner 
ses enfants jusqu’à leur mariage, qui sera décidée par le con- 
« seil d’icelle leur mere et de leurs oncles, tantes et amis plus 
« prouchains » et de ses exécuteurs testamentaires. Puis, pré- 
voyant le décès de sa veuve , il règle d’avance sa succession dont 
il fait deux parts. 

Les immeubles délaissés par lui ou par sa femme, dont, chose sin- 
gulière, il dispose comme elle pourrait le faire elle-même ( tous les 
herilaiges demourans tant de son costè comme du myen) , revien- 
dront tous à Jaquet , son fils , seul et pour le tout , s’il vit alors ; 

(1) Ce passage , qui parait difficile à comprendre , fait allusion à la tradition catho- 
lique suivant laquelle , au jour de la Résurrection , les morts renaîtront à l’Âge de 
trente-deux ans, Âge de Jésus-Christ mourant. 



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28 



s'il est prédécédé , au* enfants légitimes qui pourraient être nés 
de lui , dans la proportion suivante : deux tiers aux fils , l’autre 
tiers aux filles. C’est moins du reste une pure donation qu’une 
substitution que Boutillier entend faire à son fils, au profit, 
soit de ses descendants , s’il s’en trouve , soit de Belotte sa fille 
et de ses hoirs, si Jaquet meurt sans postérité. Car il lui dé- 
fend de « vendre ne engaiger » les héritages à lui transmis par 
ses auteurs , à peine de voir Belotte sa sœur « prendre , avoir et 
« résumer en elle tous lesditz héritages comme successeresse de 
« son père et de sa dicte mère seule et pour le tout. » 

Quanta Belotte, et en mettant de côté cette éventualité de 
reprise de la succession paternelle et maternelle , elle n’a droit à 
aucun immeuble , mais seulement à une rente annuelle de « cent 
« et dix rassiers de blé, tel, dit le testateur, que mon moulin 
« de Froytmont le gaigne , » rente que Jaquet sera tenu de ser- 
vir à sa sœur : et , en outre , une rente annuelle de 66 li- 
vres tournois à prendre sur ce qui « m’est deu tant de cense 
« comme de rente en la ville de Froitmont. * Le père de fa- 
mille oblige son moulin et sa censive pour la garantie de cette 
double rente, faute de laquelle servir son fils sera privé de tous 
les dons qui lui ont été faits. 

Ces différents legs s’appliquent au cas où la veuve de Boutil- 
lier ne se remarierait pas. Mais si elle venait à convoler, son 
mari, « avant qu’elle face ses nopces , » veut que ses enfants aient 
droit de demander contre elle « parçon en tous biens par la ma- 
« niere qui s’ensuyt. » 

Avant tout partage, Jaquet aura toutes les armures de son père, 
vingt livres parisis pour un cheval , « comme à noble homme doit 
« appartenir , toute l’artillerie et harnois de défense qui est en 
« sa porte au Ploih et cette même porte avec l’étable des chevaux 
« sise emprès. » De tout le reste des biens meubles et immeubles, 
trois monts doivent être faits par juste inventaire et par le ser- 
ment de la mère : les deux enfants du testateur ou le survivant 
d’eux garderont les deux tiers et la mère le troisième. 

Les exécuteurs testamentaires choisis par Boutillier sont ses 
grans et féables amys Jean Desperi et Alard Tiebegos. Les té- 
moins en présence desquels le testament fut approuvé par son 
auteur sont Jean Vilain , dit Becquet, clerc du roi, Oste Wicart, 
Jean Aguercin, Jacques du Hamel, sergent du roi , et Jean de 
Crievecueur, substitut du procureur du roi. 



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29 



La clôture porte les mots : « Fait, testaté et ordouné le xvi* 
« jour de septembre l’an mil. cccc et deux. > 

Dans les dispositions que contient le testament de Boutillier 
nous remarquons l’application des principes d’égalité entre les 
enfants , qu’il a défendus dans son traité. Les avantages faits au 
fils aîné sont plutôt honorifiques que réels et semblent dictés 
par l’esprit qui anime encore aujourd’hui les pères de famille 
dans les provinces autrefois régies par le droit romain. L’enfant 
privilégié a les armes, le cheval de guerre, l’écurie, la porte 
fortifiée , les immeubles ; mais la fille a l’équivalent, ou à peu 
près , en revenu. L’auteur de la Somme rurale , pénétré des prin- 
cipes delà loi écrite, avait adopté les vives répugnances du lé- 
gislateur antique contre l’extrême inégalité dans le partage des 
successions. 

* Et combien que en moult de coustumes locaulx on tient le ' 
« contraire et que le pere pourra et peult donner à son plaisir 
« à l’ung de ses enfans plus, à l’autre moins, touteffois est il 
« évident que le droit escript en parle et dit à la fin que, se mestier 
« en a, que on s’en puisse aider et semble que dure chose seroyt 
« de donner à l’ung plus, à l’autre moins, se ce n’est à l’aisné. 

« C. li. iij. ru. dicta. Autem unde si parens in quemdam libero- 
« rum (1). » A la vérité, cette attaque contre l’iniquité des cou- 
tumes n’est pas d’un esprit très-philosophique : la meilleure raison 
que Boutillier trouve à leur opposer est un texte du Gode; et, s’il 
ose déclarer que dure chose lui semble l’inégalité , il se hâte de 
faire, en faveur de l’aîné, des réserves auxquelles à coup sûr 
n’avaient songé le Code ni l’Àuthentique. Rira qui voudra de 
cette inconséquence : le progrès est rarement logique dans sa 
marche, et la société n’avance que de concessions en concessions. 

Le sens droit et , si j’ose le dire , tout moderne que Boutillier 
déploie à l’égard de ses enfants , il le montre encore dans ses vo- 
lontés relatives à sa veuve. Les usages du Nord exagéraient les 
droits de la mère survivante dans la succession de son mari, 
pour le cas où elle convolait en secondes noces. Dans cette hy- 
pothèse , d’après la coutume de Tournay , les propres du mari 
se partageaient en deux parts , moitié à la femme , pour son 
voyage ( veuvage ) , moitié aux enfants. D’autres coutumes , plus 
prodigues envers la veuve, lui donnaient un tiers, un autre à 

(i) Somme rurale, liv. I, fol. 161 t°. 



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30 



son second mari , et ne laissaient que le troisième aux enfants du 
premier lit. On a vu que Boutillier, plus raisonnable et plus 
juste à la fois, n’a point observé ces proportions, et que,' lais- 
sant un seul tiers à sa femme , il assurait les deux autres à son 
fils et à sa fille (1). 

Ce que Ton a plus de peine à s’expliquer , c’est qu’en faisant 
son testament, un mari ait conçu la pensée de disposer à l’a- 
vance des biens de sa veuve. Rien dans le droit coutumier n’aide 
à comprendre ce procédé insolite, auquel il ne faut sans doute 
donner d’autre valeur que l’expression d’un vœu confié par le 
testateur à la tendresse de l’épouse. 

Telle est la vie , stérile en actions éclatantes , mais riche d’é- 
tude et de travail, que mena Jean Boutillier. Confiné à l’extrémité 
de la France, dans une obscure position, longtemps mince juge 
de village ou magistrat subalterne dans la ville qu’il a illustrée, 
parvenu tard au titre de conseiller du Roi, dernier terme de son 
ambition , sa biographie offre peu d'attraits au lecteur avide 
d’événements. Il ne se trouva mêlé ni aux sanglantes péripéties 
de l’histoire de son temps , auquel son livre fait à peine de rares 
allusions , ni d’une manière active aux révolutions locales de la 
cité qui eut la meilleure part de ses affections. 

Entrevue dans l’éloignement des siècles, cette vie, dans la- 
quelle, à vrai dire, on ne rencontre que deux événements, un 
livre et un testament , présente je ne sais quoi de grave et d’in- 
achevé qui jirrite la curiosité. On aimerait à descendre dans les 
replis de cette intelligence du quatorzième siècle, qui, malgré sa 
supériorité relative , se consume dans l’étude et l’obscurité. A 
défaut de l’histoire, on voudrait trouver dans le livre qui ré- 
sume toute cette existence ignorée des contemporains ces révé- 
lations intimes sur le caractère , les mœurs , les sympathies de 
l’écrivain , qui attachent comme une découverte dans un pays 
inconnu ou comme une confidence amie de l’auteur. Mais c’est 
en vain qu’on demanderait à la Somme rurale ce genre d’in- 
térêt : on n’y trouvera que l’érudit , le magistrat, l’homme ja- 

(I) Resterait à expliquer comment le jurisconsulte, qui a recueilli avec tant de soin 
les dispositions des diverses coutumes de son pays relativement aux droits de la veuve 
et de ses enfants, a pu les méconnaître si ouvertement dans son testament. Il semble 
que les coutumes n'avaient pas , à cette époque , toute la force coactive qu'on leur 
prête ; mais cette hypothèse exigerait trop de développements pour que nous tentions 
de l'approfondir dans cette note. 



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31 



mais. Seulement , comme il faut bien , si discrète que soit la 
langue , si timide que soit la plume , que la pensée finisse par 
percer quelque part , à force d’interroger ces chapitres muets , 
de presser ce texte glacé, on peut en exprimer à la fin quelques- 
unes des opinions les plus chères àBoutillier, celles quil n’a 
pas eu la force de taire entièrement, sur le pouvoir royal, la 
noblesse , les serfs et la bourgeoisie. 

Déjà, dans le récit de son procès avec le sire du Locron, nous 
avons eu occasion de montrer ce culte de la royauté que le bailli 
de Mortagne professait avec tous les légistes. « Le Roy , dit-il 
« dans d’autres endroits, est roy et empereur en son royaulme et 
« y peult faire loy et edict à son plaisir. — Le roy de France, qui 
« est empereur en son royaulme peult faire ordonnances qui tien- 
« nent et valent loy, ordonner et constituer toutes constitutions, 
« peult aussi remettre, quitter et pardonner tout crime criminel 
« et civil, donner grâces et respit de debtes à cinq ans, à trois 
« ans et à un an , légitimer, afranchir et anoblir, relever de négli- 
« gences, donner estât en cause ou causes, et generalement de faire 
« faire tout et autant que a droit impérial appartient... Son com- 
« mandement vaultloy escriptequidit: Quodprincipi placuit, legis 
* habet vigorem . .. Le Roy nostre sire, à cause de son noblè royaul- 
« me, peut faire et instituer loy , usages, establyssemens nou- 
« veaulx et les vieulx abolir etdestruire, s’il luy plaist, comme 
« seigneur et conditeur de la loy, à sa noble et pourveue discrétion 
« et sans ce que nul fors que luy puisse faire ne avoir interpréta- 
it tion quelconque... Possession acquise contre le Roy notre sire 
« ne tient lieu par la raison de sa dignité et aussi de sa majesté 
« impérial ; car, il est conduyteur de loy a et pour ce la loy pour et 
« par lui faicte ne luy doit estre contraire (1). » 

Jamais peut-être l’absolutisme pur n’avait été plus nette- 
ment formulé ; nulle part on ne trouverait plus énergiquement 
peinte la métamorphose des rois capétiens en Césars de Byzance, 
que l’école légiste tenta d’opérer en France. 

Le savant, cependant, qui divinisait ainsi la royauté, devenait 
populaire du moment où la couronne n’était plus en cause, et 
lorsqu’il s’agissait de combattre la noblesse. Rien de curieux, par 
exemple, comme la façon pateline dont il conteste à cette der- 
nière la légitimité d’un de ses droits les plus chers , l’aide de che- 

(1) Somme rurale , fol. 6S , 174 r°, 176 r°, 32 r®, 52 v®. 



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32 



valerie que les seigneurs demandaient à leurs vassaux , quand 
leur fils aîné chaussait l'éperon d’or, ou au mariage de leurs filles. 
Il ne conteste pas, bien sen faut, la légitimité de ce droit : « Comme 
« le filz est tenu par nature de secourir au père, et ainsi par droit 
« seigneurial les tenans et subgectz d’ung seigneur qui est leur 
« chief et leur père en seigneurie et en honneur et en deffence 
« doy vent à luy faire secours en ce cas, mesmement que c’est pour 
« son filz aisné qui attent estre leur seigneur ou par la fille qui 
« pourroit estre leur dame... Et ainsi est bien acoustumé en plu- 
« sieurs lieux. Mais se tu me demandes que de droit en doyt estre 
« (ici l'homme de robe reparaît), sachez que de rigueur le sei- 
«gneur ne lé peult demander. Mais pour ce qu'il est acoustumé 
«ainsi à faire, et acoustumance est deshéritance , selon aul- 
« cuns, car il s'ensuyt que les hommes ne se en pevent passer de 
« faire et de présenter une foys une courtoisie honnourable , si 
« comme de ung gobelet doré ou autre jouyel, selon l'estât et pos- 
« sibilité des tenans et du seigneur. Mais qui saigement le veult 
« faire doyt estre a chacune foys nouvelle chose, pour et affin 
« que ce ne tontine trop à coustume (1). » Rien, on le voit, ne 
manque à cette petite consultation pour les vassaux contre leurs 
seigneurs , pas même le conseil donné à demi- voix , pour que 
la concession ne tourne trop à coustume . On apprenait à Jacques 
Bonhomme à se défaire de dame noblesse avec force révérences, 
et Jacques devait profiter à l’école des gens de robe. 

Et comment Boutillier n’eût-il pas senti sourdre en son âme 
cette rancune sournoise contre la vraie noblesse d’armes et de 
nom , lui, bourgeois jusqu'au fond du cœur, et bourgeois aris- 
tocrate , s’il en fût oncques , comme le prouve le chapitre inti- 
tulé : Pour faire ou avoir tourbe? A l’ouïr, on croirait entendre 
un de ces orgueilleux bourgeois des villes de Hollande ou des 
petites cités allemandes, aussi dédaigneux du menu peuple que 
sincères ennemis de la noblesse. Dans les tourbes , focuqs et col - 
lêges , c’est-à-dire , dans les assemblées des bourgeois , ce n'est 
pas toujours le nombre , nous dit-il gravement, qu’il faut con- 
sulter : « A ce ne s’en faut mie arrester, se ainsi n’estoit que à 
« celle partie fussent les plus notables de la. ville. Et se de î’ung 
« des costez estoient assemblées une partie des petites et povres du 
« peuple qui fussent le plus de testes, et d’aultre part eust contre 

(1) Somme rurale , fol. 136 v°. 



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33 



«assemblée, qui fost une aultre partie des plus notables de la 
« Tille qui fussent moins de testes, sachez que pource ne demour- 
« rait que la voulenté du plus grand nombre des petites » dût 
céder à celle du petit nombre , parce que les notables et les ri- 
ches seroient la plus saine partie de la comunaultè. « Car, en 
« faictde la comunaultè fault plus à prendre à la plus saine partie 
« que à la greigueur, pour ce que vérité est que plus poisent les 
« riches et notables le faict de la chose publique que ne font les 
« petits qui ne désirent que leur prompte voulenté (1). » 

L’homme qui avouait si naïvement sa prédilection pour l'aris- 
tocratie d’argent, cette infatuation que beaucoup croient née avec 
la bourgeoisie de notre siècle, ne pouvait compatir bien vive- 
ment aux misères du serf , paria de la société du moyen âge, 
ennemi commun du bourgeois et du noble, que les hommes des 
bonnes villes, aux jours de la Jacquerie, massacraient aussi im- 
pitoyablement que la chevalerie elle-même. Pour fioutillier, le 
serf est tout simplement un être d’une race à part , une espèce 
maudite , un fils de Cham. Si on lui demande quelle réparation 
est due au maître dont le serf a été tué par un animal apparte- 
nant à autrui : Le sire de la bête, répond- il avec l’Exode, doit 
au seigneur du serf trente deniers d’argent « et a ceste amende, 

« pour ce que xxx générations yssirent de Cham filz de Noé, lequel 
« Noé mauldist et asservit (2). » Voilà ce qu’à la fin du quatorzième 
siècle pensait et écrivait un jurisconsulte humain , époux et père 
tendre, ami dévoué ! Voilà ce qu’un serf était à ses yeux ! Voilà 
tout ce que lui avait révélé sur les droits de ses frères en Christ 
la lecture des livres saints ! Précisément l’excuse des premiers 
qui se livrèrent à la traite impie des noirs : C’est une race mau- 
dite, ce sont les fils de Cham ! La malédiction de Noé les a à tout 
jamais asservis aux enfants de Japhet. 

Ces quelques mots sont tout ce que fioutillier nous a laissé 
pénétrer de ses pensées secrètes sur l’ordre social de son temps. 
11 est à peu près aussi discret sur ce qui pourrait trahir son ca- 
ractère propre , sa tournure d’esprit ; et il faut disséquer son 
œuvre, la loupe à la main, pour y relever les rares passages dans 
lesquels son humeur gauloise s’égaye aux dépens des dames (3), 

(1) Somme rurale, fol. 221 r®. 
î (2) Ib. 9 fol. 71 v°. 

(3) Ib. 9 fol. 182 r°. « La femme aussi ne peult ne ne doyt nullement estre juge 

3 



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34 



on quelques traces d’un penchant au mysticisme , comme dans 
cette page , où il se plait à professer ses croyances sur les rela- 
tions que conservent avec ce monde les âmes de ceux qui ne 
sont plus : 

« S’il advenoit que aulcun par présomptueuse voulenté se face 
« enterrer après sa mort en l’église, par especial ou cueur, si 
« comme font aulcuns par grandeur et ès plus notables places de 
« l’église , sachiez, se telz le font, qu’ils aggravent la peine de leur 
« damnacion : car , touttefoys que on célébré en l'église , leur 
« peine leur est renouvellée en enfer. Item, sachiés que les trespas- 
« sés de ce siècle, après qu’ils sont morts, savent ce que de eulx 
« eu ce siècle est fait de ce que ordonné ilz ont à faire qui leur 
« touche et qui fait n’est. Et ce savent ilz par les bons anges qui 
« sont et habitent entre les vivans en l’air, qui savent et voyent 
« tout ce que fait est. Aut per ipsos quando ad nosvenire credun- 
« tur sicut Actuum. ix. c. Paulus dicitur esse raptus in para - 
« disutn (1). » 

Dans ces épigrammes judiciaires contre les femmes , dans 
cette curiosité des mystères de la mort, ne retrouvons-nous pas 
en même temps le gai convive d’Étienne l’Hermite et le chré- 
tien dévot dont le testament n’est qu’un long commentaire des 
psaumes de l’agonie ? 

A part ces rares moments d'expansion , le livre de Boutillier 
n’est qu’un sommaire de droit composé par un magistrat qui, 
en prenant la plume , a dépouillé de parti pris toute personna- 
lité. 

Mais, du moins, il y paraît partout l’homme de bien , le juge 
intègre , dont il donne une belle définition au début de son 
ouvrage : 

« Droit est faire justice aussi bien au petit que au grant et a 
« lestrange que au congneu, et doit avoir le juge en tous juge- 
« mens Dieu devant ses yeulx, affin que plus craigne Dieu que 
« homme. Deumjudex pre oculis habere debet et equitatem (2). > 



car an juge appartient très grande constance et discrecion, et la femme de sa propre 
nature en est desgarnie , si comme il apparut par dame Calcifurne , qui courut 
sus au juge. » 

(I) Somme rurale, fol. 205 f©. 

'2) Ib. 9 fol. t v®. 



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35 



IL 

ANALYSE DE LA SOMME RURALE. 

Quæ tibi dat Codex , qine dant Digesta , quod usus , 

Ruralis paucis hæc tibi Summa dabit (1). 

I^e Gode, le Digeste, la Coutume, la raison antique et l’usage 
moderne renfermés en quelques pages , quel magnifique éloge ! 
Et si la Somme rurale justifiait réellement le distique louangeur 
consacré à sa gloire par Denya Godefroy, quel livre pourrait lui 
être comparé! 

Mais l’exagération est grande, et la Somme ne peut aspirer à 
tenir , ,entre les monuments de notre vieux droit , ce premier 
rang que lui décerne l’enthousiasme du docte commentateur. 
C’est assez déjà pour l’honneur de Jean Boutillier d’avoir servi 
d’anneau intermédiaire entre les illustres coutumiers du trei- 
zième siècle et les jurisconsultes du seizième, entre Beaumanoir 
et Dumoulin, sans que sa renommée se trouve complètement 
éclipsée par la réputation des uns, par la gloire des autres. 

Venu après de Fontaines et Beaumanoir, Boutillier marque 
une phase particulière dans les évolutions de notre droit. Pierre 
de Fontaines représente l’invasion du droit romain dans la lé- 
gislation féodale , l’influence d’Irnerius et d'Âzzon ; Beaumanoir 
personnifie la résistance ; Boutillier, contemporain de Bartbole, 
consacre dans la patrie d’Étienne de Tournay la prépondérance 
de la sagesse antique. 

Les traités de ces trois hommes résument trois époques, trois 
tendances diverses de l’esprit humain au moyen âge. Tous trois, 
à ce titre , méritent une égale attention ; et c’est pour ne point 
s’être placé à ce point de vue que du Cange , afin de rehausser 
Beaumanoir , a cru devoir affecter pour son successeur un in- 
juste dédain (2). 

(1) Ce distique de Denys Godefroy est placé en tête de l’édition de la Somme rurale 
de Michel du Boille, et a été reproduit à la suite de la préface de l’édition de L. cha- 
rondas Le Caron. (Lyon, in-8 , 1621.) 

(2) « Ce que Bouteiller a écrit depuis en sa Somme rurale n’est rien en comparaison 
de ce qui se lit dans cet autheur (du Cange, préface des Établissements). » — M. le 
procureur général Dupin (Biblioth. choisie des livres de droit, not. bibfiogr., sect. II), 
dans son article sur la Somme , a bien vengé Boutillier de ripjustice de du Cange. 

3 . 



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36 



Si l’on établissait un parallèle sérieux entre ces pères de la 
jurisprudence française, Pierre de Fontaines, Philippe de Beau- 
manoir, Jean Boutillier, il y aurait de plus graves enseigne- 
ments à tirer de cette comparaison. La Somme rurale se rap- 
proche du Conseil de Pierre de Fontaines, écrit comme elle pour 
la province de Vermandois, par l’usage fréquent , par l’admira- 
tion constante des lois romaines; du Livre des coustumes de Biau - 
voisine par la nature et l’étendue des matières. Mais entre ces 
traités existent des différences profondes. 

Entré le premier dans la carrière, Pierre de Fontaines a l’in- 
habileté et commet les fautes de l’inexpérience. L’amour qu’il 
professe pour l’éternelle vérité , la justice universelle , l’ont 
armé contre les iniquités de la féodalité ; son sens droit lui a 
montré avec quelles armes il pouvait la combattre. L’effort de 
la raison humaine a commencé à rompre les liens de la hiérar- 
chie des siècles barbares : les règles du droit féodal sont molt 
anéanties par l’ignorance ou la faiblesse des barons. A ces dé- 
bris que soulève le vent de l’opinion naissante , Pierre de Fon- 
taines tente de substituer ces lois du monde ancien, dont la 
majesté l’a ébloui. Mais son imagination émerveillée ne sait pas 
résister à l’enivrement de ces vérités, à la source desquelles elle 
s’abreuve. Il a commencé par chercher dans les maximes des 
jurisconsultes de Borne l’explication des rapports établis par la 
féodalité , à opérer la fusion des traditions de l’antiquité avec 
les usages d’origine germanique. Mais, bientôt, comme il était 
arrivé avant lui à Bracton , plus dégoûté des institutions barba- 
res à mesure qu’il avance dans son travail , il abandonne les 
essais de rapprochement qu’il a tentés entre deux législations 
contradictoires; et son livre à la fin n’est plus qu’une traduction, 
ou, pour mieux dire, une paraphrase du Digeste et duCode, dont 
il copie des chapitres entiers. Absorbé dans la contemplation de 
la sagesse romaine , il perd la conscience de son individualité, 
du monde qui l’entoure, auquel il s’adresse, et dont il a oublié la 
langue , les mœurs , les tendances. Abaissement excusable d’un 
noble esprit en face des monuments d’un passé colossal , qui 
ôte au livre beaucoup de sa valeur, et aux idées qu’il professe la 
meilleure part de leur influence. - 

A l’entraînement vers l’imitation du droit romain succède 
la réaction en faveur du droit coutumier , à P. de Fontaines 
Philippe de Beaumanoir. M. Beugnot a, d’un mot , fait l’éloge et 



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37 



la critique de l'auteur des coutumes de Beauvoisis. «Rien, dit-il, 
dans son ouvrage ne révèle , je ne dis pas l’autorité, mais seule- 
ment l’influence directe du droit romain. » Beaumanoir n'appar- 
tient à l'école des légistes de son temps^que par sa tendance à 
exalter la suprématie royale. Pour tout le reste, c’est le descen- 
dant direct, l’héritier légitime des d’Ibelin et des croisés légis- 
lateurs, le dernier champion de la féodalité sur le terrain de la 
pratique. C'est l’image vivante de la féodalité transformée de la 
seconde moitié du moyen âge. Comme elle, il renonce pour la 
noblesse à la souveraineté politique, il s’incline devant la pré- 
pondérance royale, et reconnaît celle-ci pour la source suprême 
de la loi et de la justice. 

Mais, comme elle aussi , en abdiquant le pouvoir législatif, il 
se rattache avec une plus âpre vigueur aux privilèges féodaux, à 
la propriété du sol , à la domination sur les classes inférieures, 
à tous ces apanages du domaine utile y pour me servir d’une ex- 
pression empruntée aux usages féodaux , contre lequel la no- 
blesse commençait à échanger le domaine souverain dont ses 
aïeux avaient joui. Il ne répudie rien des droits de la noblesse, 
ni le duel judiciaire, ni le droit de vie et de mort sur l’esclave ; 
il voue les communes au glaive des gentilshommes et les chefs 
de X alliance au gibet. Dans cette défense désespérée des abus 
héréditaires contre l’égalité naturelle, Beaumanoir avait le droit 
romain en face : il lui opposa le droit coutumier. Toutes coustu - 
mes si font à tenir : cette maxime renferme l’esprit de son com- 
mentaire. Rassemblant d’une main vigoureuse les usages battus 
en brèche par de Fontaines et ses sectateurs, il reconstruit l’é- 
difice féodal des institutions civiles de la France. Son style est 
ferme comme sa pensée; il ne commente pas, il prescrit ; c'est 
moins la voix d’un juriste que d’un législateur. 11 semble qu’il 
dicte encore ses arrêts du haut du prétoire , et il ne craint pas 
de citer fréquemment, comme des suppléments à la coutume, les 
décisions qu’il rendit comme bailli; Du reste, tout dans son 
livre respire l’honneur austère, la fière gravité des vrais cheva- 
liers. L’homme et l’auteur se confondent pour raffermir l’auto- 
rité ébranlée des barons. C’est donc à bon droit que l’école 
coutumière reconnaît Beaumanoir pour son chef : il représente, 
sous sa forme la plus tranchée, la pensée féodale protestant con- 
tre l’envahissement de la bourgeoisie et des juristes. 

Mais, n’est-ce pas là un triste usage d’une belle intelligence? 



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Et ce dévouement au passé , que le martyre a souvent ennobli, 
n’est-il pas déplorable quand le passé pèse encore sur le présent, 
avec ses dures inégalités, son écrasante oppression? Ils se trom- 
pent bien , ceux qui font honneur à nos vieux jurisconsultes 
d’avoir résisté au courant des maximes nées du droit romain, 
et, par leur opiniâtre énergie , d’avoir sauvé le droit coutumier 
en lambeaux. Ce que le droit romain apportait aux peuples du 
moyen âge, ce n’étaient pas les traditions historiques de la Borne 
patricienne , le despotisme du père , la légitimation de la servi- 
tude; c’étaient les grands, les nobles sentiments passés du cœur 
de l’humanité dans le droit prétorien; la réalisation du bon et 
du juste dans les conventions ; l’égalité entre les citoyens, l'u- 
nité dans l’État ; le règne, enfin, de la loi progressant sans cesse 
par la seule force de la raison. Ceux qui dévouèrent leur bras 
et leur pensée à conserver la coutume sentaient d’instinct qu’il 
y avait dans les flancs du droit romain une révolution pacifique. 
Ils triomphèrent en partie ; mais leur triomphe fut trois siècles 
maudit par les gémissements des peuples , jusqu’au jour où, 
secouant à la fois toutes les tyrannies, la raison humaine pro- 
clama sur leurs ruines l’avénement de la vérité et de l’égalité 
devant la loi. 

Entre Beaumanoir et Boutillier, il y a donc, par les idées plus 
encore que par les années, un siècle d’intervalle. Ce que Boutillier 
préconise , Beaumanoir l’a tu ou l’a nié ; ce que Beaumanoir a 
défendu , Boutillier le condamne ou ne le tolère qu’en frémis- 
sant. 

La loi , suivant lui , ne peut procéder que de trois sources : 
droit écrit; droit haineux, Ncelui que la coutume souffre et qui 
est contraire au droit écrit; droit commun, celui qui, comme les 
sages dient, est à la fois conforme au droit écrit et à la coutume, 
seul cas où soit coustume tôlier able. 

Use pareille définition est un livre tout entier. Du jour où il 
l’a écrite en tête de son ouvrage , comme la profession de sa foi 
juridique, Boutillier n’a plus eu qu’une pensée : passer au crible 
du droit commun tous les usages de son temps , ne tolérer que 
ceux qui auraient supporté cette épreuve, rejeter les autres, ou 
si, par la force des choses, il était contraint de les admettre, 
les stigmatiser à l’avance du signe de réprobation qui les indi- 
quera aux novateurs à venir. Mais il ne les attaquera pas de 
front ; il ne soulèvera pas contre ce passé, qu’il déteste d’instinct, 



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39 



le mépris des sages et l'indignation des peuples. Ce n’est pas un 
apôtre qui confesse la vérité au péril de ses jours; ce n’est pas 
un philosophe qui proclame les hautes leçons de la morale des 
nations, les entraîne ou les convainc ; ce n’est même pas, comme 
Beaumanoir, un juriste dogmatique lançant ses opinions comme 
des axiomes, dédaigneux des principes, de l’appareil scientifi- 
que , et abordant du premier saut l’application et le fait. 

Boutillier n’a point ce ton absolu , cette volonté entière. Son 
procédé est lent, sa forme embarrassée, quelquefois jusqu’à 
laisser' sa pensée incertaine. Plus savant que ses prédécesseurs, 
il n’a négligé aucune partie du droit : les institutions même 
que l’Europe du moyen âge n’a pas empruntées à Borne revivent 
dans son livre, comme un souvenir ou comme une espérance. 11 
n’exclut rien, pas même les coutumes qu’il réprouve : son œuvre 
est un répertoire universel où elles trouvent leur place , mais 
en regard d’usages'plus rationnels ou des dispositions de la lé- 
gislation des Césars ; de sorte que ces opinions diverses , ces 
maximes contradictoires mises en égal relief paraîtraient pren- 
dre même importance , si ce rapprochement de la science et 
de la barbarie ne dictait d’avance au juge le choix qu’il doit 
faire. 

Livre de pratique eu même temps que de théorie , la Somme 
rurale reproduit scrupuleusement les formes existantes : ajour- 
nements , délais , formes d’appel , exceptions , demandes et dé- 
fenses, voies exécutoires , poursuites criminelles , pénalités, tout 
est nettement et longuement expliqué. 

Mais les formes que le bailli tournésien reproduit si scrupu- 
leusement ne sont qu’un manteau à l’abri duquel il étouffe en 
silence l’esprit de la législation de son temps. Présenter dans 
un ordre méthodique le résumé des usages qui régissaient, au 
quatorzième siècle, la France au nord de la Somme, rattacher les 
dispositions particulières des coutumes à des principes géné- 
raux, en expliquer le sens et en combler les lacunes à l’aide 
des doctrines des jurisconsultes romains ; ramener autant que 
possible cette variété d'institutions locales à l’unité imposante 
de ce droit écrit, type et critérium des législations positives, tel 
est le but de Boutillier. Pour y parvenir, il n’impose pas, comme 
de Fontaines , la volonté impériale aux descendants des Francs. 
Plus habile , il se contente d’inscrire, en tète de ses chapitres , 
les définitions, les règles du droit romain ; il transporte dans la 



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40 



société dn moyen âge pour laquelle il écrit les formes, les maxi- 
mes de la société latine, et bientôt dans son livre la coutume , 
cette loi unique du monde barbare , n’apparait plus que comme 
une funeste exception à une règle toujours vivante. Procédé naïf 
de la critique judiciaire, qui, sûrement guidée par ses instincts 
de rénovation, au lieu d’introduire les lois romaines dans la cité 
féodale comme une révolution, se contentait de faire descendre 
la coutume haineuse du rang de loi générale à celui de principe 
exceptionnel , et de la mettre en regard de cette doctrine plus 
large, plus élevée, dont le seul contact devait frapper de mort 
les conceptions grossières des âges de barbarie. 

Cet accouplement de doctrines hétérogènes ne s’est pas ac- 
compli, il est vrai, sans que de part et d’autre elles souffrissent 
des altérations profondes. Comme les prescriptions des Coutu- 
mes, celles du Digeste et du Code, en passant dans le livré de 
Boutillier, ont parfois subi d’étranges mutilations; leur sens est 
souvent tronqué , détourné ; à une page des Institutes est parfois 
cousu un lambeau du droit féodal. Les rares citations que nous 
avons faites jusqu’ici de la Somme rurale portent elles-mêmes 
l’empreinte de cette profanation de la raison écrite. Mais qu’im- 
porte? et convient-il de s’arrêter à ces fautes contre la science? 
L’amalgame des législations d’origine opposée ne se fait qu’à ce 
prix. Les lois de Borne ne pouvaient entrer tout entières dans 
le lit étroit de la société gothique : les juristes mutilèrent la 
statue. 

Par cette face de son livre , Boutillier est le jurisconsulte qui 
a le plus contribué à la régénération de la science judiciaire au 
moyen âge. Il ne faut pourtant chercher dans son livre ni le 
style énergique et concis des coutumes, ni la haute philosophie 
des grands jurisconsultes. Les premiers copistes de la Somme 
appelaient Boutillier le compileur , et ce mot rend assez bien 
l’aspect général de son ouvrage. La Somme rurale est, en effet, 
une compilation , dans laquelle l'auteur efface aussi complè- 
tement que possible son individualité pour laisser parler les 
textes et les arrêts. Diffus, sujet à de fréquentes digressions, 
Boutillier ne donne jamais à sa phrase ce relief qui grave la 
pensée dans la mémoire de l’auditeur. Quoi qu’il raconte, jamais 
une réflexion ; rien ne palpite dans ce livre, où les gloires et les 
désastres de la France n ont point laissé de traces , où la pru- 
dence à étouffé toutes les inspirations du cœur. Les faits , les 



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doctrines se succèdent , l’auteur se tait , sa pensée reste muette 
et sa main glacée. Qu’il trace les devoirs du juge, ce sujet qui 
a dicté à Beaumanoir une de ses plus belles pages, il copiera, en 
abrégeant, les ordonnances de saint Louis et du roi Jean. Qu’à 
deux reprises différentes il raconte cette épouvantable exécution 
d’un enfant de onze ans condamné à mort par le parlement, il 
n’aura pas un mot, pas un cri, pour protester, au nom de la 
conscience humaine , contre le crime de la justice (1) ; car, à ce 
s'accorde la loy escrite . La lettre partout , dans ce livre , tue l’es- 
prit. 

Malgré ce défaut d’élévation , la célébrité de la Somme rurale 
fut aussi générale que prompte, et sept générations confirmè- 
rent le jugement favorable des contemporains. 

Il y a lieu de douter que la Somme rurale ait été publiée du 
vivant de son auteur : par ce que nous avons dit plus haut, il 
ne paraît l’avoir terminée dans sa forme définitive que peu de 
témps avant sa mort. Maiâ à peine eut-elle élé livrée à la publi- 
cité si restreinte d’un siècle qui ne possédait pas l’imprimerie , 
et dans lequel la difficulté des communications doublait les dis- 
tances , que sa renommée se répandit dans toute la France sep- 
tentrionale, et que son autorité fut invoquée devant tous les tri- 
bunaux. Les copies, en se multipliant, la propagèrent des 
extrémités du ressort du parlement de Paris aux marais de la 
Hollande. L’étude de la Somme rurale devint indispensable aux 
jurisconsultes du nord de la France ; et, moins d’un demi-siècle 
après la mort de Boutillier, telle était la réputation de son livre, 
que l’écrivain Jean Paradis, en adressant l’an 1471 au seigneur 
de la Gruthuyse , prince d’Estenhuyse , une copie de ce traité , 
ne craignait pas de dire : 

« Tous princes ou seigneurs, qui par leurs vertus sont enclins 
« aux fais anciens à voir richement descripts et aornez en très 



(1) Il advint que nng filz de l’eagc de X ans se jouoit avec une fillette de quattre ans 
ou environ ; la fille en jouant luy esta son chapperon, et il estoit tigneux. Si en fut 
honteux et courroucé, et y supplia malice. Despuis, il trouva la fillette aux champs, 
arriéré de gens, et la frappa d’ung caillou en la teste , tellement qu’il la tua et occist. 
Sitost qu’il la vit morte, il la mussa au mieulx qu’il peut. Neantmoins, il fut sceu que 
ainsi avoit fait. Il fut prius. Et pour ce que le cas estoit grant et doubteux a aulcuns 
pour sa minorité , il fut amené en Parlement. Tout veu, et que la malice y avoit sup- 
plié, il fut jugé a traisner et a pendre. Et a ce s’accorde la loy escripte {Somme rwr., 
col. 240 v*. — Ib. 141 ). L’arrêt est de l’an 1394. 



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42 



« somptueulx livres , ne se doivent déporter que entre maints 
« autres volumes ils n'aient le double de ce très recommandé 
« livre intitulé : La Somme rurale. » 

Bientôt l'imprimerie se chargea de vulgariser tous les livres 
d’une utilité générale : la Somme rurale obtint des premières 
cet honneur. Son succès ne s'arrêta pas aux pays qui parlaient le 
français; la Flandre, quoique possédant un idiome étranger, 
quoique régie par des coutumes spéciales, adopta comme un 
livre classique l’œuvre du bailli de Mortagne. Il fut traduit , 
expliqué, commenté en flamand comme en français ; et, jusqu'au 
milieu du dix-septième siècle , peu de manuels de droit obtin- 
rent une vogue pareille. Des jurisconsultes distingués, Simon, 
Godefroy, Mornac, en firent l’éloge; Pasquier reconnaît que, 
« en la Somme rurale de Jean le Bouteiller, vieux praticien, il 
« y a plusieurs décisions anciennes très-notables. » Cujas Rap- 
pellera excellent livre , optimus liber . En 1622, son autorité, in- 
voquée dans des causes qui concernaient les usages de la Flandre 
française, avait, pour ainsi dire , force de loi. « Audict Bouteil- 
« 1er, dit J. Lancelot dans son Mémoire pour la dame d’Escau- 
« becque contre messire Ph. Yander Gracht, doit estre adjoustée 
« foy et créance , pour ce qu’il a escrit et attesté de la force , 
« vertu et énergie (Tune usance et observance de son pays et où 
« il a esté lieutenant général, et pour estre jurisconsulte de telle 
« estime qu’il a esté reveu et corrigé par Louys Carondas le Caron 
« et si solennellement commenté. » En France , Jean des Degrez, 
cet intrépide commentateur, qui n’est connu que par ses révi- 
sions de la Vulgate , de la chronique d’Antonin , des Œuvres de 
Balde, de Fabre et de tant d’autres, Michel du Boille de Char- 
tres, Denis Godefroy de Paris et Louis Charondas le Caron , le 
plus illustre de tous, publièrent la Somme de Boutillier avec des 
annotations. Dans les Pays-Bas , il en parut aussi des éditions 
corrigées , dans lesquelles l’éditeur ne se nomma point. 

De cette popularité si étendue , à peine un lointain retentis- 
sement est-il arrivé jusqu'à nous. 11 n’est guère de curieux qui 
aujourd’hui daignent ouvrir ce livre si vanté jadis, et qui cepen- 
dant est un des monuments les plus remarquables d’un des âges 
principaux du droit français. Le titre même n'est “plus compris , 
et sa bizarrerie sert de thème à des commentaires plus bizarres 
encore. 

Suivant les uns , la Somme rurale a reçu ce nom parce que 



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43 



l’auteur Ta composée dans sa maison des champs, pendant les 
vacances judiciaires (rurt). Suivant d’autres , il vient de ce qu'au 
lieu d’être écrit dans la langue savante , le latin , la Somme fut 
rédigée en français, l’idiome du peuple et de l’artisan; et l’au- 
teur, en prenant le nom d’homme rural, entendait témoigner 
de son ignorance de la langue des clercs. C’est une erreur. Bou- 
tillier comprenait et parlait vraisemblablement le latin : son 
ouvrage est , nous l’avons dit , une espèce de compilation du 
Digeste. Et la langue française , après avoir produit Jean de 
Meung, Joinville, Christine de Pisan, après avoir conquis l’An- 
gleterre , la Syrie et la Grèce , avait trop bien gagné ses titres 
de noblesse pour qu’un conseiller de Tournay eût à s’excuser 
d’écrire dans l’idiome de Beaumanoir et de Philippe de Fon- 
taines. 

Mieux que les commentateurs, l’auteur a lui-même expliqué, 
au début de son ouvrage , le titre qu'il lui a donné : « Soit com- 
« mencé cest livre appelé Somme rural , colligié, sommé par 
^ « rooy Jehan le Boutillier, homme rural, touttefoys enclin à la 

« noble pratique et patrocination de stille de court laye. Consi- 
« derant mémoire humaine, mesmement en moy , très labile et 
«fresle, ay voulu redigier et mettre en ceste Somme rural ce 
« que je ay peu retenir des saiges clercz, en droit civil et canon, 
« de plusieurs coustumiers et en plusieurs lieux et cours, tant en 
« parlement comme dehors. Si supplie très humblement à tous 
« ceulx qui en ceste Somme liront qu’ilz la vueillent supplier et 
« corrigier et moy avoir pour excusé, se ruralement l’ay mis et 
« sommé selon mon petit sentement. » La Somme rurale n’est 
donc , en d’autres termes , que la mise en ordre, exécutée sans 
prétentions littéraires, ruralement sommée des notes recueillies 
par un digne jurisconsulte de village, un homme rural , toute- 
fois enclin , comme il se hâte d’ajouter, à la noble pratique et 
patrocination de style de cour laie. 

L’ouvrage est divisé en deux livres, subdivisés en une foule 
de rubriques. Ce n’est que depuis l’édition demeurée classique 
de Charondas, qu’on s’est habitué à partager le premier livre en 
107 titres ou chapitres ; le second , en 40 autres seulement. 

La première partie est spécialement consacrée à la procédure 
civile et au droit civil et féodal. 

Après les définitions préliminaires du droit et de ses diverses 
branches, l’auteur, dans cette première partie, traite des diffé- 



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44 

rentes juridictions. Il expose le système des ajournements, des 
ensoignes (excuses), des défauts et des présentations. 11 se trouve 
ainsi amené, afin de montrer ceux qui ont capacité pour former 
demande en cour laye , à tracer un véritable traité des person- 
nes. Les actions et les exceptions passent ensuite en revue et 
conduisent à un aperçu rapide des obligations. Entre cette riche 
matière et celle des successions, la plus importante peut-être du 
droit civil , se place le tableau de la division des choses , et, à la 
suite, vient un court exposé des droits seigneuriaux. A celui-ci 
succèdent les chapitres de la filiation et de la minorité, des do- 
nations entre époux , du gage , de la caution ou pleigerie , des 
testaments , et enfin un traité de la preuve qui termine cette 
première partie. 

Incidemment à la théorie des actions, le premier livre s’oc- 
cupe aussi de la procédure criminelle. C'est là que se trouvent 
les chapitres intitulés : Demande en cas de champ de hattaille ; 
Deffense de gaige ; La manière de présenter le champion armé à 
cheval ; La forme des présentations et protestations de champ à 
pied ; Comment on doit estre en champ ; monuments précieux de 
la plus étrange aberration humaine , et qu’on pourrait appeler le 
Code du duel judiciaire. 

Le second livre , infiniment moins considérable que le pre- 
mier, a également moins d’importance par les matières dont il 
traite, mais il offre peut-être plus d’attrait à la curiosité. La 
procédure criminelle , la législation pénale dans son ensemble, 
y sont exposées spécialement, mais avec la brièveté qui convient 
à une époque moins soucieuse d’entourer de garanties la liberté 
individuelle, que de protéger par l’appareil d'une pénalité mons- 
trueuse une société à peine sortie du chaos féodal. 

Mais, à côté de la législation criminelle, toutes les autres par- 
ties du droit se trouvent représentées par des feuillets dissémi- 
nés dans cette seconde partie de la Somme rurale : le droit pu- 
blic, par la définition des droits et cas royaux, des notes 
détaillées sur l’organisation judiciaire, depuis le parlement, les 
grands officiers de la couronne et les barons, jusqu’au geôlier 
et au sergent; lé droit civil, proprement dit, par les chapitres 
sur le mariage , la cession de biens, la gestion d’affaires, le bé- 
néfice d’inventaire; le droit canon, par des documents sur le 
bénéfice de clergie , les propriétés ecclésiastiques et les dîmes ; 
la procédure civile, par plusieurs titres, et en particulier ceux 



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45 

des sentences et voies exécutoires; le droit féodal, par des ob- 
servations sur la rente seigneuriale ; le droit commercial , par 
quelques notions qui complètent à cet égard les données du 
premier livre ; enfin , le droit municipal , par un chapitre d’un 
haut intérêt sur la franchise des bourgeois des villes. 

On voit , ainsi que nous le disions au commencement de cette 
biographie, que la Somme rurale , à l’exception du droit canon, 
embrassait le cercle des connaissances juridiques du moyen âge. 
La théorie du droit civil y est exposée tout entière : la législa- 
tion féodale , réduite à l’étude de la transmission de fiefs , du 
douaire , des juridictions et des droits utiles des fiefs, y apparaît 
dans l’état de décadence auquel était réduite l’institution elle- 
même. La procédure , si importante au moyen âge, est appro- 
fondie avec soin. 

En même temps , la Somme présentait aux amparliers et aux 
hommes de loi un répertoire usuel de jurisprudence positive. 
Jour par jour, le bailli de Mortagne enregistrait les sentences 
rendues par le parlement, le grand bailli de Vermandois, la 
cour du roi en Tournesis, à Cysoing, à Amiens , à Laon , à Sens, 
en la Salle à Lille , par le prévôt de Beauquesne , les hommes 
d’Artois , la chambre des comptes, le Châtelet. Elle fait mention 
de 55 arrêts de parlement datés et de 25 sans date : les déci- 
sions des autres juridictions sont au nombre de 3 datées et 
56 sans dates. Presque toutes les sentences enregistrées concer- 
nent des parties d’origine tournésienne. Parmi les procès qu’il 
rapporte, plusieurs ont été jugés sous les yeux de Boutillier, et 
il n'est pas rare de le voir se mêler comme témoin au récit des 
débats qu’il raconte. « Item, dit-il quelque part, je vis ung aul- 
« tre exemple’ en la court du roy en Maire en Tournesis, et lors 
« gouverneur monseigneur Tristan du Boys. Il advint, etc. — Et 
« ainsy Yay veu juger pour madame de Bûmes , en court laye en 
« Tournesis — Sy en vis venir ung cas sur ceste matière. Il advint 
« que ung bourgeois de Tournay si eust contend et question con- 
« tre une aultre personne de la ville de Saint-Amand en Pule, qui 
« est à quatre lieues de Tournay. » 

Embrassant ainsi la pratique et la théorie de la jurisprudence, 
la Somme suffisait à tous les besoins de l’époque. C’était à la 
fois l’arme légère du prétoire et le grave conseiller du cabinet , 
l’auxiliaire de la bourgeoisie devant les cours de justice et la 
règle du juge. Si , pour conclure le parallèle que nous avons es- 



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46 



sayé entre Beaumanoir et Boutillier , il fallait dire toute notre 
pensée sur la valeur respective de ces deux hommes , nous les 
comparerions avec les deux jurisconsultes qui ont fait l'honneur 
de l'école française au dix-septième et au dix -huitième siècle , 
Domat et Pothier. Beaumanoir est le Domat du treizième siècle, 
moins la justice de la cause qu’il proclame; Boutillier, le Po- 
thier du quatorzième siècle , moins la certitude du jugement et 
la sérénité de la pensée. 



III. 

BIBLIOGRAPHIE DE LA SOMME RURALE. 



r • Manuscrits. 

Les leçons manuscrites de la Somme rurale sont fort rares. La Bi- 
bliothèque royale de Paris n'en possède que deux, les seules que nous 
connaissions. Elles sont moins anciennes que celles qui ont servi aux 
éditions imprimées, et ont par conséquent peu d’importance. 

La moins moderne fait partie du fonds Bouhier (B. 306, in-fol.). 
Elle est sur papier, à l’exception des deux premiers feuillets, et com- 
mence par la table des matières, en tète de laquelle on lit : 

« Ce livre appartient au seigneur de Neufchastel et du Chastel sur 
« Mezelle, mareschal de Bourg ne . Et fut escript en l’an mil quatre cens 
« et soixante. 

« Cy après s’ensievent les rubriques, table et capitles, contenuz en ce 
« présent livre appelé Boutillier. » 

Ce manuscrit n’offre que des variantes sans intérêt avec les éditions 
connues. Comme ii arrive presque toujours, c’est surtout par l’ortho- 
graphe qu'il s’éloigne de celles-ci. Il y a aussi des différences considé- 
rables dans les titres des chapitres. Cette leçon est d’ailleurs fort in- 
complète : elle s’arrête f° 204 v°, au chapitre de l’arbitrage, un des 
premiers du livre II : il manque, par conséquent, un sixième de l’ou- 
vrage. Elle se termine ainsi : « Autrement frustré seroit pour ce qu’il ny 
« a quelque temps a reveler l’appel d’arbitres, etc., etc. Explicit. » 
L’autre manuscrit que possède la Bibliothèque royale, en deux vo- 
lumes in-folio, est complet. Il est inscrit sous le n° 6857-6858, et fait 
partie de la collection Gruthuse, n° 30, ou, ancien fonds, n° 562. Il est 
de la main de Jean Paradis, qui le copia en 1471 pour le sire de la 



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Grothuyse, prince d’Estenhuyse. Il a été décrit par M. Paulin Paris, 
dans le tome II des Manuscrits français de la Bibliothèque du roi, 
p. 187. 

M. Paris parle encore d’une troisième leçon de la Somme qui existe- 
rait à la Bibliothèque du roi. Il existe, en effet, sous le n° 9389 franc., 
un manuscrit qui porte sur la première page le titre de Somme rurale; 
mais c’est un traité de droit complètement étranger à l’œuvre de Bou- 
tiltier. 



Imprimés. 

Autant les manuscrits de la Somme sont rares, autant les éditions 
imprimées pendant les quinzième, seizième et dix-septième siècles sont 
nombreuses. Nous en connaissons près d’une vingtaine en langue fran- 
çaise, et huit en flamand. 

Voici, dans l’ordre chronologique, la liste de ces éditions aussi com- 
plète qu'il nous a été possible de la dresser. 

Editions françaises . — 1 . La Somme rural ou le Grand coustumier 
génér de practique civile et canonique, composé par Jehan Boutillier. 
Imprimée à Bruges, par Colard Mansion, l’an mil cccc. lxxix. gr. in -fol. 
goth. A la fin, on lit isCyfine la Somme rural compillée par Jehan 
Boutillier , conseillier du roy, à Paris . 

Édition princeps très-rare : on n’en connaît que trois exemplaires, 
dont un à la Bibliothèque royale. Le I er livre contient 168 feuillets pré- 
cédés de 10 f. de table, et le II e liv. 71 f. précédés de 4 autres f. de 
table. 

2. La Somme rural , autrement Somme le roy, ou Pratique du droit civil 
et canonique, compillée par Jehan Bouthillier, conseillier du roy a Pa- 
ris. lmp. en la v. d’Abbeville par Pierre Gérard, 1486, in-fol. (Maitt.) 

C*est le premier livre imprimé à Abbeville. Cette édition est, comme 
la première, sur laquelle elle a été exactement calquée, très-rare et 
très-estimée des curieux : elle a longtemps été crue la plus ancienne, 
et contient le même nombre de feuillets, tant pour les tables que pou^ 
le texte. On lit à la fin : Cy fine laSomme rural ... Et imprimé en la, 
ville d'Abbeville par Pierre Gérard , Van mil . cccc. Ixxx. et vj. 

Prosper Marchand pense que Jean du Pré concourut avec Pierre. 
Gérard à sa publication. 

3. La Somme rurale, par Jehan le Boutillier. Paris* 1488, in-fol.. 
goth. à 2 col. de 38 lignes, sans nom d’imprimeur. 

On lit au v° du 86 e f. : Cy fine la Somme rural compilée par Jehan 



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4b 



Boutillier, conseiller du roy a Paris . Et imprimé audit lieu Van mil 
cccc. iiii xx. et huit. 

4. Le même. Paris, 1491, pet. in-fol goth., avec la marque d’Ant. 
Verard. 

5. Le même. Lyon, Jacques Maillet, 1494, pet. in-fol. goth. à 2 col. 
de 42 lig. Au v° du premier feuillet du cahier N, on trouve : Cy fine la 
Somme rural imprimée à Lyon sur le Rosne , par Jacques Maillet , le 
viiij iour de novembre Van mil cccc. xciiij. 

Toutes ces éditions du quinzième siècle sont fort rares; mais les cu- 
rieux recherchent peu celles qui sont postérieures à i486. 

Le seizième siècle en vit paraître plusieurs autres. En 1503, Jean 
desDegrez la reproduisit sous ce titre : 

6. La Somme rural du droit civil et canon de plusieurs coustumes en 
plusieurs lieux et cours, tant en parlement comme dehors, compilée par 
honorable homme, maistre Jehan Boutillier, conseiller du roy nostre 
sire, et augmentée des plus notables autlioritez des anciens juriscon- 
sultes, tirées des Pandectes. Lyon, Jacq. Arnollet, 1503, in-fol. 

Le texte est imprimé d’après le manuscrit d’un anonyme, qui se dit 
« petit clerc, indigne d’exercice, auditeur du roy nostre sire, commis à 
« ce par mon très grant et très redoubté seigneur, monseigneur le baillif 
« d’Amiens » et qui avait transcrit la Somme rurale , « désirant de aug- 
« menter son petit et très rude entendement, affin de plus deuement 
« exercer ledit office. » 11 avait commencé sa copie le 1 3 juin 1459, et la 
termina le 22 juillet 1460. 

Une autre édition, modelée sur la précédente, parut la même année, 
sous ce titre rédigé en latin, quoique le texte soit tout entier en fran- 
çais : 

7. Liber perutilis in curiis praticantibus, cui nomen est : Summa 
ruralis, novissime per egregium virum, magistrum Johannem de Gradi- 
bus, utriusque juris professorem, emendatus crebrisque locis legibus et 
decretis exornatus, ut cuique apparere dilucide potest; facta compara- 
tione huius libri novissime impressi ad eum qui dudum impressus exti- 
tit. Pet. in-fol. goth. 

On lit à la fin : Cy finist la Somme rural compilée par honnorable 
homme, maistre Jehan Boutiller, conseiller du roy nostre sire, à Paris. 
• Imprimée à Lyon sur le Bosne par Jacques Arnollet, le vij. iour de 
décembre, l’an mil. cinq cens et troys. 

8. Le même sous ce titre : 

La Somme rurale, très utile en toutes cours de pratiques, procès et 
manières de plaidoieries, selon le droit civil et canon, coustumes et ar- 



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49 

rests, corrigée ét augmentée des authoritez des anciens. Paris, Philippe 
Lenoir, in-4° sans date. 

9. Le même. Paris, Jehan Petit, 1512, in-fol. 

10. Le même. Paris, la veuve Jehan Trepperel et Jehan Jehannot. 
In-4° goth. sans date. 

Les premières éditions de Jean des Degrez sont excellentes : elles 
furent cependant bientôt oubliées complètement pour celles de Mi- 
chel du Boille, où manquent plusieurs chapitres des plus curieux, 
entre autres tous ceux où Boutillier traite du combat judiciaire. Mais 
cette matière et toutes celles que du Boille supprima Savaient plus 
d’application, et les légistes prirent facilement au pied de la lettre les 
éloges que Denys Godefroy, collaborateur occulte de Michel du Boille, 
lui adressait dans la préface de leur édition commune : « In quo, qnam 
tibi Michaëli du Boille vigilantissimo (ut in omnibus) posterilas debeat, 
quantumque obnoxia futura sit, certè vix dici potest, qui hœc omnia 
jam inveterata, et suam veterem vappam plus satis olentia , multis 
vigiliis, majori studio et labore in integrum restitueris . Les nouveaux 
arrêts dont ils avaient enrichi leur édition, les additions à l’aide des- 
quelles ils mettaient la vieille Somme de Boutillier en harmonie avec la 
jurisprudence récente engagèrent facilement les hommes de loi à fer- 
mer les yeux sur l’infidélité du texte, et, depuis, on n’en connut plus 
d’autre au barreau. 

11. Le grand Coustumier général de practique, autrement appelé 
Somme rural , contenant la forme commune de procéder et pratiquer 
en toutes cours et juridictions, nouvellement, oultre les précédentes 
impressions, revu et corrigé... restituées les allégations et raisons de 
droit , adjousté plusieurs décisions, coutumes, ordonnances et arrêts 
de la cour, selon les matières occurentes. Paris, Galliot du Pré, 1537. 
In-fol. goth. 

La préface de Denys Godefroy, adressée à l’éditeur Michel du 
Boille, de Chartres, avocat en parlement, est en tête de cette édition. 

12. La grant Somme rural où sont contenues deux parties. La pre- 
mière parle des droitz impériaulx et des institutions impérialles. La 
seconde partie parle des droitz royaulx et de la cognoissançe et povoir 
que le roy a sur plusieurs cas, et aussi des prééminences qui, à cause 
de sa royalle majesté, luy sont appartenantes comme empereur en son 
royaulme; compilée par maistre Jehan Boutillier, conseiller du roy 
nostre sire en sa court de parlement à Paris. M. ccccc. xxxviij. — A la 
fin de l’ouvrage : Nouvellement imprimée à Paris, par Denis Janot, li- 
braire et imprimeur, demourant en la rueneufve Nostre-Dame, à l’en- 

4 



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50 



seigne sainct Jehan Baptiste contre saincte Geneviefve-des-Ardans. 
Mil. ccccc. xxxviii. La première partie avec la table a 196 f. ; la se- 
conde 75. Pet. in-4° goth. 

En 1598, Louis Charondas le Caron, qui, dans ses Pandectes du 
droit français, avait déjà proclamé sa grande estime pour le livre de 
Boutillier, conféra le texte de Galliot du Pré avecune copie manuscrite 
qui tomba sous sa main. Frappé des nombreuses omissions de Michel 
de Boille, il résolut de faire connaître son exemplaire qu’il avait trouvé 
grandement différent . Il n’osa cependant modifier un texte consacré 
par l’usage, et le reproduisit avec la préface de Godefroy et les addi- 
tions de du Boille, restituant rarement les lacunes dans le corps de 
l’ouvrage et rejetant à la fin les principaux chapitres omis. Il divisa les 
deux livres de la Somme par titres, et les enrichit d’additions considé- 
rables qui forment un commentaire complet. 

13. La Somme rural, ou le grand Coustumier général de practique 
civil et canon, composé par M. Jean Bouteiller, conseiller du roy en 
sa cour de parlement, reveu, corrigé sur l’exemplaire manuscript, il- 
lustré de commentaires et annotations, enrichi de plusieurs ordon- 
nances royaux, arrests de cours souveraines, singulières antiquitez et 
notables décisions du droict romain et autres observations; par Louys 
Charondas le Caron, jurisconsulte Parisien. Paris, Barth. Macé, 1598. 
In-fol. 

L’ouvrage est précédé d’une préface de son fils, qui s’était chargé 
de la publication matérielle. 

14. Le même, in-8°, avec une dédicace du président Jeannin, datée 
de Clermont, le 1 er de mars 1603. 

15. Les mêmes. Pet. in-8° 1608 , |6ll, 1621. 

Éditions flamandes . l. Somme ruyrael, spreekende van allen reg- 
ten, door Jan Bottelgier. Delft, 1483, in-fol. 

2. La même. Bruxelles, 1500, in-fol. 

3. Somme ruyrael, spreekende van allen rechten, door Jan Bottel- 
gier. Àntwerpen, by Claesde Grave in’t jaer 1500, den xx vij dach in 
juni, in onser liever vrouw pant. 

4 . Somme ruyrael. Antwerp. by Eckert van Hombork, den xx. dach 
in november, 1503, in-fol. 

5. De Somme ruyrael, door Jan Bottelgier. Antwerp. by Claes de 
Grave, 1529, in-fol. 

6. La même, 1542. 

7. Jan Bottelgier heeft dit boeck gemaect, en is gheheeten « Summe 
ruyrael 9 sprekende van allen rechten ; ghecorrigeert by eenen exper- 



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51 



ten practizyn advocaet in den hooghen raet des conincx van Castilien, 
Garnaten, etc. te Mechelen residerende. Gheprent Thantwerpen, by die 
weduwe van Henrik Petersen van Middelburch, 1550. 

8. J. Bottelgier, Summe ruyrael , den spiegbel der rechten. Antw. 
Symon Cock, 1560, in-fol. 

Maitter indique encore, dans un de ses Index, une édition anglaise, 
traduite et imprimée par William Caxton, en 1484, à Westminster; 
mais il a confondu la Somme rurale avec la Somme le roy , du char- 
treux Jean de Brederode. 

Notre époque, qui a vu paraître de nouvelles éditions des Assi- 
ses de Jérusalem, du Conseil de Pierre de Fontaines, de la cou- 
tume de Beauvaisis , ajoutera-t-elle à la liste déjà si longue des 
éditions françaises de la Somme rurale P Ce serait une œuvre 
digne de tenter un de ces savants qui scrutent les annales de 
notre vieille législation, et la réunion de ces ouvrages formerait 
un utile corps de droit français du moyen âge. 

Alp. PAILLARD DE SA1NT-AÏGLAN. 



I. 

Sentence du il d'avril 1372 portant que les officiers du Toumesis 
connaissent d'un homicide commis par un tonsuré sur cimetière . 

(Extrait du cartulaireF. reposant aux Archives du chapitre de Tournay, f. 213 et sqq.). 

A tous ceux qui ces présentes lettres voiront ou oiront, Jean Boutil- 
lier, lieutenant de haut homme et noble, monseigneur le bailli de Ver- 
mandois, en la souveraineté du Toumesis ou enpaïs environ, ressortis 
sant à Saint-Quentin, salut. Gomme nagaires, pour cause de certain 
homicide fait et perpétré en l’attre on cimetière de l’église de Froyen- 
nes, en la personne de Olivier Bosquet, par Hanchin Fremin et plusieurs 
autres, ses complices et alliez en cette partie; eticeluy Hanchin Fremin, 
tantôt et incontinent ledit homicide comis et perpétré et ledit Olivier 
Bosquet gisant mort om propre lieu tout nouvellement en grande effu- 
sion de sang eut esté pris et arresté par Jean de Honchio, sergeant du 



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52 



ray. nostre sire en ladite souveraineté, et pour icelluy fait et homicide 
mené ès prisons du roy nostre sire, à Maire, pour luy sur ce punir selon 
la qualité du mesfait ; après lequel prise arrest et emprisonnement 
ainsy fait comme dit est, leé bailly et gens de vénérables et discrètes 
N personnes, messeigneurs le doyen et chapitre de l’église Notre-Dame de 
Tournay nous requirent que lqditte prise réintégration leur fut faite 
audit lieu, considéré que icelle prise avoit esté faite en saint lieu et 
mesmement que ledit attre et cimetière de Froyennes ils disoient estre 
de la jurisdiction et des membres de ladite église Notre-Dame de Tour- 
nay ; et sur ce nous ouy la relation des choses dessus dittes par la bouche 
dudit Jean de Ronchin cy dessus nommé, qui laditte prise, arrest et em- 
prisonnement dudit Hanchim Fremin disoit avoir fait par la manière 
«déclarée pardessus, nous réintégrant eslors ledit attre et chimetière 
dudit prisonnier au bailly et gens de mesdits seigneurs de chapitre, au 
nom et par iceux, et puis ledit bailly de chapitre après laditte réinté- 
gration faicte emprunter prison à Maire du bailly du Tournesis ou a 
son lieutenant, daus lequel ledit Hanchin Fremin fut mis comme leur 
prisonnier par prison emprunté, et pour ce que depuis fusmes informé 
que ledit cimetière et attre de Froyennes estoit de la jurisdiction de 
laditte église de Notre-Dame et Tournay, et par conséquent en la pro- 
tection et sauvegarde espéciale du roy nostre sire, et que, par vertu 
celle sauvegarde, en devoit appartenir la connoissance audit monsieur 
le bailly ou à son lieutenant comme au plus proche juge royal et ordi- 
naire du lieu : nous eussions fait commandement et défence expresse, 
de par le roy nostre sire, audit bailly de Tournesis ou à son lieutenant 
susnommé, il se pouvoit mesfaire, que dudit prisonnier estant èsdittes 
prisons de Maire il ne fit aucune délivrance par quelonque manière 
que ce fut ausd. de chapitre, leurs bailly et gens ne a aucuns, que ce ne 
fut présent et appelé ad ce le procureur substitut du roy nostre sire de 
ladite souveraineté, pour dire et proposer contre ledit prisonnier pour le 
roy nostre sire tout ce que bon et expédient luy sembleroit, et par four- 
me pareille fismes défence et commandement de par le roy nostre sire 
a Jean Havé, bailly de noble homme mons r . de Chin en ladite ville de 
Froyennes, que certains deniers qui estoient en sa main qui avoient esté 
levez audit attre de Froyennes, lesquels avoient esté à un desdits mau- 
faiteurs, il tint et garde par telle manière que avant, pour le roy notre 
sire, ne sans rendre bon compte, sans d’iceux faire aucune délivrance 
à quelque personne, jusque à ce que autrement en soit ordonné. Et, 
après ces choses ainsy faites, Pierre de Douay commis quant a ce par 
vénérable et discret personne l’official de Tournay se trait par devers 



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nous. et nous montre une lettre de roonition par lesquelles led. official 
disoit estre informé que ledit Hanekin Fremin estoit clerc, en nous fai- 
sant commandement que contre eux, son corps ny ses biens , nous ne 
attemptessions aucunement, mais en fissions délivrance pardevers ledit 
official comme à son ordinaire, sous peine d’excommuniment et autres 
peines civils. Auxquels commandemens et pour à iceux obéir, nous dis- 
mes que bien nous plaisoit, en tant que toucher nous pouvoit, qu’il fut 
rendu et délivré audit official comme à son ordinaire, par condition que 
il en fit bonne punition, selon la qutdité dudit mesfait et soubs protesta- 
tion de dire et proposer contre eux tout ce qu’yl appartenoit, afin qu’yl 
ne deu jouir de privilège de clergie; sous lesquelles protestations il fut 
délivré audit official ; et pour ce que lesdits de capitre se fussent traits 
par devers nous, en disant que la délivrance qui par nous avoit esté 
faite par devers ledit official dudit prisonnier, nous ne pouvismes ne 
devismes faire, combien que nous nous en fussions ayancié ou entre- 
mis, car à mesdits seigneurs de capitre en appartenoit la connoissance 
comme de leur prisonnier, et non à autre, en requérant que iceluy pri- 
sonnier leur faissions restitution et restablissement. Veu les choses 
dessus dittes et le lieu où il avoit esté pris, en quel ils disoient avoir 
toute justice et seigneurie, haute, moyenne et basse, de long tems conser- 
vée et entretenue, et aussy que nous levissions la main du roy nostre 
sire des deniers qui par nous avoient esté arrestez en la main dudit 
Jean Havé, sur lesquelles choses, nous assignasmes jour auxdits de ca- 
pitre à comparoir en la cour du roy notre sire à Maire, aujourd’hui, on- 
zième jour d’avril, l’an mil trois cent septante deux, par ledit monsieur 
le bailly ou son lieutenant pour sur ce ordonner selon la raison, dedans 
lequel temps, nous, à la requette desdits de chapitre, appelé avec nous 
ledit procureur substitut, fismes certaine information sous le droit 
qu’yls disoient en ce avoir. 

Sçachent tous que, ladite information veue et diligemment examinée 
à grande et meure délibération, et veu tout ce qui faisoit à voir et à 
considérer, et eu sur, tous advis et conseils à plusieurs sages du conseil 
du roy notre sire et à aucuns notables personnes estants en laditte 
cour, nous, en la présence du bailly et procureur desdits de capitre qui 
en icelle cour estoient présents, avons rendu et restably, rendons et 
restablissons par notre sentence en la main de Jacques Puillon, lieute- 
nant du bailly du Tournes#, ledit Hanekin Fremin, prisonnier, en la 
main duquel il avoit esté mis et baillié de la part et pour mesdits sei- 
gneurs de capitle, comme par prison empruntée, en laquelle il estoit du 
jour que nous en fismes délivrance audit official; et aussy avons levé et 



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levons la main du roy notre sire de la somme de deniers qui par nous 
avoit esté arrestée en la main dudit Jean Havé, pour iceux estre tournez 
et convertis au profit d’iceux à qui ils appartiendront. 

En témoin de ce, nous avons mis nostre seel à ces présentes lettres, 
données à la cour du roy notre sire à Maire, le dimanche onzième 
jour du mois d’avril , l’an de grâce mil trois cent soixante et douze 
dessus dit. 



IL 

Sacent tout que par devant nous, Jehan Bouteillier, conseiller du roy 
nostre sire, lieutenant de mons. le bailli de Tournai, Tournesis, Mortai- 
gne , Saint-Amand et des appartenances, sont venus et comparus Jac- 
quemart de Mane, oste du Haubrogon en Tournay, de l’eage de xl ans 
ou environ , demorant en le perroisce Sainte Marguerite en Tournai, 
Jal. de Robersart , barbieur, de l’eage de xxx iij ans ou environ, demorant 
en le perroisce Saint Jaques en la dicte ville, Jehan Moule, de l’eage de 
xl ans ou environ, et Souclart de le Mote, de i’eage de xliiij ans ou envi- 
ron , demorant en le perroisce N. Dame en icelle ville, Watier de Calle - 
vielle, de l’eage de xlviij ans ou environ, demorant en le perroisce Saint 
Brixe en la dicte ville, et Jehan du Bos, de l’eage de lx ans ou environ, 
et affermèrent et chacun d’eulx par leurs fois et seremens et jurèrent 
sur sains, après ce que par nous leur fu demandé se ilz congnoissoient 
Hanequin Truant, HanequinDescarp, Hanequin Coulembart, Ajart Tra- 
chart. Martinet Bourdin et Hanequin Evrart, condempnez devers le roy 
nostre sire en certaines amendes et defaux ; dont ilz respondirent que oy I 
passés sont iiij ans du mains : se ils savoient ne n’avoient sceu que depuis 
ledit temps en ça ne de présent lesdiz condempnez dont la plus grant 
partie sont clercs (c’est assavoir Hanequin Truant, Hanequin Descarp, 
Hanequin Coulembart et Martinet Bourdin, car de leurs lettrez de pri- 
vilège on nous a fait ostencion, et, tant qu’est audit Hanequin Evrart, il 
snposent assez qu’il soit clers, mais tant audit Trachart, il ne sont mie 
bien recors s’il est clercs ou non) eussent eu ne n’aient à présent aucun 
temporel oudit roiaume de France, ne autre part, en tant qu’il touche les- 
dis clers, et tant qu’est oudit Alart Trachart se il savoient que il elust 
aucuns biens ne hiretages oudit roiaume, ne autre part : lesquelz desdis 
nommez comparons, et chacuns en droit soy , disrent et respondirent par 
leurs diz seremens que onques ne sceureut ne encore ne scevent que 
les dis clercs ne ledit Alart Trachart aient aucuns temporelz ne biens 



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audit roiaume , ne autre part , mais audit Martinet Bourdin par espécial 
en poroit bien venir et escheir par le succession de sa mère qui encore 
est vivans. Disent outre, sur ce requis, que point ne sont recors ou ledit 
Alart Trachart est alez demorer ne en quel lieu. Tesmoing notre seel 
mis a ces preesentes, qui furent faictes le xxij e jour de février, l’an 
mil ccc iiij xx et dix. 



ni. 

♦ 

Sacent tout que par devant nous Jehan Bouteillier,.... sont venus et com- 
parus en personne, par certain adjournement à eulx fait, Miquiel Folet, 
eagié de xxxvij ans ou environ, demorant en le parroce Nostre-Dame en 
Tournai, Thomas Hongnart, de l’eage de xlans ou environ, demorant a 
Saint-Ghillain, et Jehan Hongnart, de l’eage de xxviij ans ou environ, 
demorant 'a Boussut emprès ledit Saint-Ghillain, si comme il disent ; et 
affermèrent et chascun d’euls par leurs fois et sermens et jurèrent sur 
sains, après ce que par nous leur fu demandé se ilz congnoissoient Jehan 
Bouchier, portier à mons. l’évesque de Tournai, condempné devers le 
roy nostre sire en certaine amende et défaux; dont ilz respondirent que 
oyl, passez sont xiiij ans ou plus : se ils savoientne seivent puis iiij ans 
en ça que ledit Jehan Bouchier qui estoit clers, dont de ses lettrez de 
previlège on nous fist ostencion, heiust heu depuis celui temps en ça ne 
ait à présent aucun temporel ou roiaume de France, ne aultre part, les- 
quelz dessus nommez comparans disent et respondirent par leurs dis 
sermens, et cascun endroit soi, que onques ne seurent ne encores ne se- 
vent à présent que ledit Jehan Bouchier heiust oncques heu ne encores 
n’a à présent aucun temporel ou dit roiaume, ne aultre part. Et aussi 
comparu par devant nous ledit Jehan Bouchier li quelz confessa en 
nostre présence que de l’amende et defaux en quoi il est tenu devers le 
roy nostre dit seigneur riens n’en avoit paié parce qu’il est clers non 
aians temporel comme dit est. Tesmoins nostre scel mis à ces présen- 
tes, qui furent faictez le xviij e de février, l’an mil ccc iiij” et dix. 



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